Koko Owens Blues

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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Ven 7 Juil 2017 - 7:02

Livraison de la semaine...



Un événement marqua cet automne 44 : le passage de Micky. Il débarqua sans prévenir en octobre dans le garage. Lui aussi était parvenu au terme du contrat et n'avait pas souhaité le renouveler. Il arriva par le chemin de fer depuis Paris où il s’était visiblement attardé.
-  Ouah, cousin, putain, mais Paris c'est drôlement bien, tu sais !
Il était en pleine forme, et beau comme une Cadillac, le Micky, avec ses dents neuves. Ils s'embrassèrent, se tapèrent dans le dos. Son arrivée au Garage Pommier fit beaucoup de vent.
-  François, je suis vraiment heureux de vous présenter mon cousin Michael. Vous savez, je vous en ai déjà parlé.
François Pommier fit bon accueil à ce deuxième Nègre, remerciant le Ciel tout de même de n'avoir qu'une seule fille.
Puis Koko n'eut de cesse de lui présenter aussitôt sa petite famille. Lise était dans la cour, assise devant la maison auprès du landau. Micky la vit de loin :
-  Houah, mec, elle et drôlement canon, ta Lise, lui souffla-t-il en luis tapant du coude dans les côtes. Ils s'approchèrent et Lise s'immobilisa en les entendant, puis se redressa. Koko fit les présentations. Il lui avait déjà parlé de Micky. Elle savait combien ce dernier comptait pour lui. Elle tourna alors son visage vers lui, puis, au bout de quelques secondes, ôta les verres sombres qui cachaient ses yeux. Micky resta interdit, pas plus d'une fraction de seconde, je vous promets. Il regarda ensuite rapidement son cousin, un nuage dans le regard (Koko ne lui avait rien dit dans sa lettre, juste qu’il s’était marié), puis se tourna de nouveau vers Lise :
-  Hé, cousine, content de te connaître !, et il la serra franchement et vigoureusement dans ses grands bras, comme une sœur.
Alors elle lui sourit, de son beau sourire.

Le Major Général Phillip Coton Colour quitta définitivement la France pour rentrer au pays un peu avant les fêtes de Noël, après avoir passé ses livres de compte à d’autres. Les adieux furent chaleureux. Il se fit prendre en photo devant la maison par son nouvel ordonnance, avec les Pommier et les Owens, le petit Phillip dans les bras.
-  Je vous les enverrai, ces photos, les amis ! Puis se tournant vers Koko et baissant la voix, souvenez-vous de ma proposition, Owens, elle tient toujours. Car Dieu seul sait ce que l'avenir réserve ! En attendant, je vous souhaite le meilleur, à vous et votre nouvelle famille.
Ils s'étreignirent. C'était une jolie navigation de conserve d'un an et demi qui prenait fin. Pommier offrit cinq de ses fameuses bouteilles de vénérable Calva au Général :
-  En souvenir de la Somme, Général ! En canard avec un bout d'sucre dans une p'tit' cuillère, pour Madame Colour, vous verrez, ce s'ra très bon pour sa gorge…
Les gens sont toujours ainsi, généreux lorsqu'ils fonctionnent bien.

Micky resta jusqu’aux fêtes de fin d’année, et fit des merveilles dans l'atelier. Toute cette histoire de livraisons ne l'intéressait absolument pas, mais la mécanique et la bidouille, il en redemandait toujours autant.
François Pommier resta pantois devant les prouesses de cet escogriffe joyeux qui, clés en mains du matin au soir, remis en service une Jeep et deux nouveaux GMC avant Noël. Véhicules qui furent d'ailleurs aussitôt revendus. La musique qui se dégageait du couple Micky-Koko au travail (les deux cousins firent le boulot ensemble) le mit en confiance. De toute façon, les résultats étaient là : à la fin, ça roulait !
Avec Micky l’ambiance dans la maison changea sensiblement. Certes, les échanges étaient bien évidemment plus compliqués, vu qu’il ne parlait pas un mot de français. Koko par contre commençait à bien se débrouiller. Il suivait à présent à peu près 80% de ce qui se disait autour de lui, à l’exception de ce qu’exprimait la grand-mère, bien sûr. Son vocabulaire s’enrichissait de jour en jour, grâce au soutien des époux Pommier et surtout de Lise qui portait une attention particulière à son apprentissage du français. Du coup, il servait d’interprète dans les échanges laborieux entre son cousin et le reste de la famille. Mais lorsqu’il s’agissait de rire, il n’y avait pas besoin de traducteur. Il suffisait de respirer l’air de la pièce. Il y eut de nombreuses parties de rigolades à partir de quiproquos idiots par exemple, ou de blagues lancées par l’un ou l’autre. La Mémé elle-même ne fut pas la dernière à partager l’hilarité générale de ces moments là. Il y eu aussi les soirées passées à raconter. Les Red Tails de Benjamin Oliver Davis Jr, les vols, la casse, les pannes. La Tunisie, magnifique et étrange, la Corse ensuite. Micky avait avec lui un sac rempli de souvenirs colorés et odorants, beaux et tragiques. Ceux qui partaient dans leur zinc mais ne revenaient pas. Il leur montra un livre qui lui avait été dédicacé par son auteur :
-  C’était un commandant français vraiment cool, mon frère. Il est parti en mission fin juillet 44 et il n’est pas rev’nu. Il paraît qu’il était connu comme écrivain. Un super bon pilote. J’avais dépanné son P 38 à Porreta près de Bastia et il m’avait offert ce bouquin. Tiens, si tu veux, je vous l’offre. Pour Phillip.
Tous les regards se tournèrent vers ce petit livre que Koko feuilleta.
-  C’est un livre pour les enfants on dirait, avec des dessins, dit-il au bout d’un moment.
- Oui, c’est un conte. Tu vas voir, c’est assez beau.
Koko en lu un passage à voix haute en essayant de traduire :
-  C’est un renard qui parle avec un petit enfant, annonça-t-il à la cantonade :

« Le renard parut très étonné :
-  Sur une autre planète ?, dit le renard.
-  Oui.
-  Il y a des chasseurs, sur cette planète là ?
-  Non
-  Rien n’est parfait, soupira le renard.
Mais le renard avait son idée :
-  Ma vie est... (Koko chercha un mot dans le dictionnaire de Twist toujours à portée de main)… monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes les poules se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent. Je... (dictionnaire à nouveau)… m’ennuie un peu. Mais si tu… (dictionnaire encore)... m’apprivoises, ma vie sera comme emplie de soleil. »

-  Oh que c’est beau, fit Lise. Lis en nous encore un passage.
Le gars s’appelait Antoine de St Exupéry, le livre, « The Little Prince ».
Micky revint sur les quatorze mois que Koko avait passés avec Colour dans le sud de l’Angleterre.
-  Et alors, mon frère, sa Jeep, ça l’a fait ?
Il n’était en fait pas nécessaire à Micky de poser cette question à son cousin, il avait pu réaliser par lui-même en travaillant avec lui dans le garage Pommier combien Koko se débrouillait à présent.
Et Koko racontait à son tour la traversée de l’atlantique, l’Angleterre, Londres... Les autres écoutaient, posaient parfois quelque question. Chacun imaginait et voyageait.

Le 24 décembre, tous se rendirent à la messe de minuit célébrée encore une fois au château où les américains étaient toujours cantonnés. L’assemblée eu encore droit au chocolat chaud et aux brioches à l'issue de la messe, si ce n’est qu’en plus il y avait du cidre offert par le bedeau.
Le lendemain et les jours qui suivirent, jusqu’au nouvel an, régna une délicieuse ambiance de fête dans la maison. Pour le 31 au soir, des voisins furent invités. L’assemblée dansa au son du gramophone et des disques de Colour.

Micky quitta Koko et sa nouvelle famille début janvier. A lui aussi le pays manquait. Koko le conduisit à Cherbourg à l’occasion d’une livraison de pommes de terre avec le Dodge ambulance. Là il trouverait un bateau pour Boston.
-  Tu sais, Koko, j’le sens bien, tout ça, là. Lise est vraiment bien. Sa famille est cool, je trouve. Et ton p’tit Phillip hein…
Koko en convenait. Il était toujours sur son nuage.
-  En fait tu vois mon frère, j’ai eu un sacré coup d’chance de débarquer en Europe avec Colour. Tu n’peux pas imaginer l’aide qu’il m’a apportée.
Oui, et sa rencontre improbable avec Lise, ça avait été un vrai putain de bol aussi…
-  Mais tu as l’intention de rester en France ?
Koko n’avait pas d’intention, lui expliqua-t-il. Juste d’être là où Lise et leur fils étaient. Micky comprenait. Mais il aurait bien aimé revenir au pays avec son cousin, et pourquoi pas, y démarrer quelque chose avec lui.
-  Tu sais qu’on m’a proposé du boulot chez Loockheed ? Mais en fait, je crois que je vais retourner chez mon ancien patron à Harlem, il m’attend. Il a un plan pour ouvrir un second garage. New-York est une bonne ville. Et puis les choses vont changer pour nous là-bas, après cette guerre.
Ce en quoi il se trompait lourdement. Le quotidien des citoyens Noirs américains ne devait pas changer par magie après leur contribution à la seconde guerre mondiale. La magie, ça n’existe pas. Non, la magie, ça n’existe pas. La même chose se produisit d’ailleurs en France, de manière plus tragique encore puisqu’aux « troupes indigènes » qui contribuèrent si courageusement à la libération, on avait promis une juste émancipation en échange de leur engagement. Emancipation qui non seulement ne leur fut pas accordée, mais dont l’idée même fut brutalement noyée dans le sang le jour même de l’armistice, à Sétif, Algérie. Du reste l’armistice ne devait pas mettre fin à ces terribles années de guerre. Le nouveau gouvernement français s’empressa aussitôt de porter lamentablement les armes dans ses anciennes colonies dont le contrôle lui échappait : Indochine dès 1945 puis Algérie, sans oublier en passant le coup de main en Corée sous égide de l’ONU.  
Mais tout ceci est une autre histoire, n’est-ce-pas ?
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Re: Koko Owens Blues

Message par LE PAPE FRANCOIS le Sam 8 Juil 2017 - 16:24

Une des citations du Renard dans le " Ch'tit Prince " que j'aime beaucoup et qui devrait plaire à Koko ..:

" On ne voit bien qu'avec le cœur, l'essentiel  est invisible pour les yeux... "  Cool

EDIT: Mais bon,  sa Femme étant aveugle, elle aurait pu mal le prendre...
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Lun 10 Juil 2017 - 9:45

Bingo, Pape!!! Au contraire, cette citation colle parfaitement avec l'histoire!!! Je vais la reprendre. Wink
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Re: Koko Owens Blues

Message par LE PAPE FRANCOIS le Lun 10 Juil 2017 - 11:08

Je ne suis plus un Bedeau alors..?  Very Happy

La citation dans son contexte:

« -Va revoir les roses. Tu comprendras que la tienne est unique au monde. Tu reviendras me dire adieu, et je te ferai cadeau d’un secret.

Le petit prince s’en fut revoir les roses.

-Vous n’êtes pas du tout semblable à ma rose, vous n’êtes rien encore, leur dit-il. Personne ne vous a apprivoisé et vous n’avez apprivoisé personne. Vous êtes comme était mon renard. Ce n’était qu’un renard semblable à cent mille autres. Mais j’en ai fait mon ami, et il est maintenant unique au monde.

Et les roses étaient gênées.

-Vous êtes belles mais vous êtes vides, leur dit-il encore. On ne peut pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu’elle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c’est elle que j’ai arrosée. Puisque c’est elle que j’ai abritée par le paravent. Puisque c’est elle dont j’ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons). Puisque c’est elle que j’ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelque fois se taire. Puisque c’est ma rose.

Et il revint vers le renard :

-Adieu, dit-il…

-Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple :" on ne voit bien qu’avec le coeur. L’essentiel est invisible pour les yeux.".

-L’essentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit prince, afin de se souvenir.

-C’est le temps que tu a perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.

-C’est le temps que j’ai perdu pour ma rose…fit le petit prince, afin de se souvenir. »

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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Jeu 13 Juil 2017 - 20:55

Allez, un bon 14 juillet à vous tous!

Etait-ce vers 62 ou 63, Koko reçut un appel de Bruxelles. C’était un homme qui se présenta au téléphone comme le frère de Jibé Van Huitte. L’équipage du B17 disparu au-dessus de la Manche en juin 1944 n’avait jamais été retrouvé. Les affaires personnelles de son frère avaient donc été renvoyées à sa famille à l’issue de la guerre. Parmi celles-ci, des carnets de notes, son Rollei et une belle quantité de photographies et de pellicules non encore développées. L’homme les avait fait tirer puis avait pris le temps de se pencher sur l’ensemble de ces documents qui concernaient toute la période entre le départ d’Europe de son frère pour les USA, et le naufrage du bombardier. Le séjour à Tuskegee retenait son attention. Jean-Bernard y parlait abondamment de deux cousins afro-américains avec lesquels il aurait visiblement partagé de nombreux et forts moments. Au terme de recherches tenaces auprès de l’administration militaire américaine, il avait finalement retrouvé la trace de Koko. Etait-il bien le même Charlie Owens ? Pouvaient ils se rencontrer afin d’échanger en toute simplicité à ce sujet ?



Koko le reçut durant deux jours qui lui parurent une éternité, tant ce retour en arrière l’emmena loin. Le gars ressemblait vraiment à Jibé, en plus âgé. Il reconnut Koko dès qu’il l’aperçut sur le quai au sortir du train, en gare de Bayeux. Il avait une photographie dans la main : un portrait de Koko jouant sur la National.
Lise passa le plus clair de ces entretiens avec les deux hommes, à écouter. Le gars avait préparé tout un tas de questions, et Koko raconta. Tuskegee, la petite chambre à trois lits partagée avec Micky et Jean-Bernard. Les soirées passées ensemble à jouer aux cartes ou à parler en écoutant les disques sur le gramophone de Micky. Oui, effectivement, Micky Owens était son cousin. Ils étaient originaires du Mississipi. C’était lui, là, sur cette photo, et là aussi, et là encore. Et cet officier, là, c’était Oratio Mc Dowell, sous les ordres duquel ils opéraient, un gars plutôt à la coule avec eux tous. Ha oui, il parle aussi du voyage à Laurel et à New Orleans ? Voici la Graham Paige, sur cette photo. Et là, c’est la Ford T de Big Joe. Là, Big Joe, et là Sonny Boy Williamson. Vous connaissez ? (non, le gars ne connaissait pas). Et ainsi de suite. Pour Koko ce fut une plongée brutale direct dans un passé pas si lointain mais qu’il avait classé. Jibé avait fait des photos partout où il était passé. Beaucoup. Depuis l’atelier de réparation des Curtiss de Tuskegee jusqu’aux derniers jours à Westover Field. Il y en avait bien trois cent, classées par période dans sept gros classeurs
-  Quatre cent quatre vingt sept exactement. Mon frère se passionnait pour la photographie, vous savez.
- Ben je vois ça, j’aurais pas cru qu’il en avait fait autant ! Oh mais là, bon sang, c’est Currie, et là, Mama Owens… C’est chez moi, vous savez ? Là c’est avec les gosses auprès du puits devant chez nous. Il aimait drôlement les mômes, vot’frère. Les mômes et les animaux aussi...
Lise entendait que Koko était retourné à la vue de ces images qu’elle ne verrait jamais, même si elle n’en avait pas besoin, car elle savait exactement où était le puits devant la baraque des Owens, jusqu’à la couleur et le relief du bois de la table de la cuisine. Elle connaissait le visage de Jibé, les prénoms des gamins qui jouèrent avec lui ce matin là. Tout ça de l’intérieur, comme toujours.
-  Jean-Bernard semble avoir eu une réelle affection pour vous et votre cousin. Il a pris des notes vous concernant même après son arrivée en Angleterre.
-  Oui, on a  passé de bons moments ensemble. On l’aimait bien vot’frère.
La conversation devint moins cérémonieuse, plus détendue, plus directe. Au second soir, il fut aussi question de musique.
-  Mon frère parle souvent de vous lorsque vous jouiez. Il avait réellement fait une découverte, j’ai l’impression, en le lisant. Comment dites vous ? Le Blues ?
Alors, ce fut Lise qui parla. Elle dit le Blues de son homme. L’autre écoutait de toutes ses oreilles les mots de Lise. Koko aussi. C’était bien la première fois qu’elle en parlait devant lui.
- Le Blues, vous savez, c’est une musique de l’intérieur. Elle raconte toujours des histoires, drôles ou pas drôles, mais des histoires vues de l’intérieur. Ca ne s’apprend pas, ça ne s’écrit pas, ça se vit, là, sur le moment. C’est grâce à son Blues que j’ai connu Koko vous savez ?...
Le gars avait apporté un petit magnétophone à bande, au cas où (il avait son idée).
-  Pourriez vous jouer quelque chose, Monsieur Owens ? Notre mère serait tellement heureuse d’écouter un peu de cette musique que Jean-Bernard avait aimé.
Koko le regarda. Il ne jouait plus beaucoup. Lise lui prit la main. C’était à la fin du printemps, on entendit donc les mouches voler durant une dizaine de secondes. Puis il se leva sans mot dire, sortit et revint avec la National.
-  Oh mais c’est la guitare des photos !
Oui, c’était bien la même. Qu’il accorda ( toujours à sa façon).
Je disais plus haut que la magie ça n’existe pas. Ce n’est pas tout à fait exact. La magie existe, mais dans l’Art uniquement. En fait et pour être précis pour ceux que le sujet intéresse, l’Art fait appel à des chemins qu’on ne discerne pas de prime abord. Même après d’ailleurs. C’est pourquoi ça semble magique. Mais ça ne l’est pas finalement quand on y réfléchit. Je dis « magique » pour aller au plus court. C’est plus commode. Et là, lorsque Koko commença de jouer pour ce garçon arrivé comme un chien avec sa truffe dans les traces de son frère, ça lui parut magique. Koko chanta dans sa langue de Laurel, Mississipi. Lise se joignit à lui dans sa langue à elle, mais c’était la même, au fond. Les yeux du type s’embuèrent. Vous allez vous dire, mais dans cette histoire il y a tout un tas de gens qui pleurent, hein ? Mais c’est qu’a contrario si les gens lâchaient un peu plus souvent leurs larmes, le monde ne s’en porterait que mieux, je crois. Et là, justement, les choses se passèrent au mieux.
C’était bien la première fois qu’on enregistrait Koko !
Le gars repartit le lundi matin, comblé, laissant deux boite à biscuits emplies de photos.
-  Non, non, ne vous inquiétez pas, je vais les faire retirer, gardez les !
Koko ne devait plus le revoir. Mais la rencontre avait été forte et bonne, et un tas de choses étaient remontées dans sa tête. Parce que non, vraiment, « on n’oublie rien. On s’habitue, c’est tout », comme le chantait Brel à la radio.


Dernière édition par T.Jiel le Ven 14 Juil 2017 - 12:55, édité 1 fois
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Re: Koko Owens Blues

Message par Phil cotton color le Ven 14 Juil 2017 - 12:25

Encore un sacré bon chapitre TJ ! Twisted Evil
Et avec en fond sonore le jeu de guitare à la fois si fin, si complexe et bourré de feeling de Skip James, c'est un vrai régal ! cheers
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Jeu 20 Juil 2017 - 20:44

Merci mon Général! Wink
Autrement, on s'absente une dizaine de jours, alors pas d'épisode la semaine prochaine. Ha bah tiens, nous aussi on a besoin de prendre l'air de temps à autre.  
Et puis en plus, cette semaine, pas d'épisode non plus, je voudrais juste faire un petit point.

En musique, bien entendu...




J'ai un peu parlé en page 1 de la place des Noirs dans l'US Army en 1940, m'appuyant sur des infos puisées dans "Le monde du blues" de Paul Oliver.
Je viens de lire ce bouquin,



et j'ai trouvé plus d'éclairage sur le racisme ambiant plutôt sévère pratiqué par la hiérarchie militaire lorsque les troupes américaines débarquèrent ici en 44. Il s'agit d'une étude de 2014 réalisée par Alice Mills, maître de conférence à l'université de Caen. Essentiellement des témoignages de normands qui ont vécu le débarquement allié, avec une petite synthèse de l'auteure à la fin.
Etude modeste mais très correcte.
Côté civils, les gens ne faisaient pas la différence entre les Noirs et les Blancs. C'était tous des "libérateurs" et accueillis comme tels, même si beaucoup n'avaient jamais vu autant de Noirs à la fois, quand ce n'était pas ... la première fois! Les témoignages vont dans le même sens : les Blacks étaient très corrects avec la population, décrits souvent comme de grand costauds plutôt impressionnants et souriants.
En fait, les tensions inter raciales aux Etats Unis à l'époque expliquent l'attitude des autorités envers ses troupes noires. Roosevelt était clairement pour plus de justice dans ce domaine, mais n'était pas suivi par le haut état major des armées. Quant à l'Amérique blanche, sans doute plus que divisée sur le sujet. Toujours est-il que si les Noirs qui débarquèrent en 44 et 45 en Europe avaient reçu la même formation au combat que les Blancs, ils en furent systématiquement écartés. Il n'était pas question que les nègres soient des héros. Du coup, ils furent affectés dans des services de soutien et de maintenance. Par exemple, les chauffeurs qui ravitaillèrent le front avec leurs GMC sur le "Red Ball", en prenant souvent de sacrés risques (des dizaines de milliers de voyages, un truc énorme), étaient Noirs.
Mieux, au niveau propagande, il était interdit de faire apparaître des Noirs dans les reportages destinés au pays. S'il y en avait, on trafiquait les photos de manière à ce que leur présence soit gommée. L'Europe fut donc victorieusement libérée par les Blancs seulement. Il y eut des tensions autour de ça, des organisations de défense des droits des afro américains demandant à ce que leurs gars soient intégrés avec les combattants et reconnus comme tels. Roosevelt avait alors un double discours: aux uns il disait "mais y a pas de problème, ils sont en première ligne", ce qui n'était pas faux puisque les gars mettaient la main à la pâte en "soutenant" et en "maintenant", et aux autres il disait "mais non, ils ne combattent pas, rassurez vous". Il avait un gros souci, faut dire, sa réélection en 1945. Il ne devait fâcher personne, n'est-ce pas, et avait besoin des bulletins de vote de tout le monde. Donc, pas de trace de la présence des combattants Noirs dans les actualités, dans les journaux, ni même dans les rapports, vu qu'il était exigé de ne jamais y mentionner la race.
Il y eut des exceptions parfois savoureuses, comme ce témoignage d'un officier lors de la bataille de St Lô. Il explique qu'à un moment, il a réalisé que les chauffeurs, lâchant leurs camions, les avaient rejoint au milieu du combat les armes à la main sans qu'on leur ait demandé. Il ajoute qu'ils n'avaient rien à envier aux soldats Blancs s'agissant du courage. Enfin, durant l'hiver 44-45, 4500 GI's Noirs furent finalement autorisés à rejoindre le front des Ardennes pour s'y battre.
Les Noirs luttaient déjà pour l'égalité des droits, et espéraient que cette guerre leur en donnerait l'occasion (un peu comme nos Indigènes ici en 14-18 et 39-45). Ils en voulaient, du moins ceux qui s'étaient engagés.

Enfin s'agissant du comportement des soldats de couleur ici, Alice Mills est catégorique: les Noirs n'ont pas commis plus d'exactions que les Blancs, contrairement à ce que la légende raconte. Légende? Fabriquée de toute pièce, finalement, et avalée sans coup férir par nos journalistes et nos historiens, du moins ceux qui couvrir cet épisode de notre histoire. Dans tout le fatras de documents que le net nous propose depuis qu'on a prit l'habitude de fêter nos libérateurs tous les 6 juin, jamais on ne voit de Noirs. On comprend mieux pourquoi.
Pourtant, le 6 juin 1944, il furent 1700 à débarquer sur les plages sous le feu. Des gars affectés au 320ème régiment de ballon de barrage antiaérien de très basse altitude.



Dans son bouquin, Alice Mills présente plus d'une cinquantaine de clichés.
Ils étaient bien là, les gars. Après coup, à leur place, je crois que j'aurais eu un sacré Blues!!!
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