Koko Owens Blues

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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Sam 25 Mar 2017 - 9:22

Zut, je voulais vous mettre la carte du  périple des trois amis. Pour ceux qui comme moi sont nuls en géographie:



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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Ven 31 Mar 2017 - 20:56



Sur la Base de Tuskegee la fièvre guerrière était montée de plusieurs degrés. On la sentait dans l’air, dans les ateliers, sur les pistes, dans les mess, jusque dans les chambrées ! Le gouvernement américain avait lancé son programme de production de guerre qui allait enfin sortir l’économie du marasme dans lequel l’avait plongé la crise boursière de 29 et dont il ne s’était pas encore sorti. Les usines tournaient à plein, les marchands d’armes voyait un grand tapis rouge se dérouler sous leurs pieds au milieu d’un boulevard pavé de dollars. Les chercheurs débordaient d’énergie créative. Engins de toutes sortes, armes, munitions et navires sortaient à une vitesse de plus en plus effrénée des usines.
Nos trois amis étaient attendus à leurs postes respectifs. Jibé repris sa place dans les équipes de vols d’essais. Koko et Micky renfilèrent leurs bleus.
Le lieutenant Mc Dowell passa dans la matinée dans les ateliers et leur fit un clin d’oeil en les croisant, mais aucun mot ne fut échangé au sujet de l’incident de la veille.
Ce qui n’empêchait pas Micky de se ressasser l’histoire dans un coin de la tête. Il sentait encore les coups qu’il avait reçu alors qu’il était menotté sur cette chaise. Ce shérif n’était qu’une pute. Il passerait volontiers un moment avec lui entre quatre zyeux, mais les mains libres!
La production des avions Curtiss continuait de plus belle, chaque nouvelle génération amenant de nouvelles améliorations. Le duo Owens était particulièrement apprécié dans l’atelier Contrôles et Tests. Au retour des vols d’essais, les pilotes faisaient un rapport et bien souvent transmettaient aussi leur remarques directement aux gars du Contrôle. C’est ainsi que Micky pu se prendre la tête sur divers problèmes rencontrés par les pilotes en vol.
Et ça lui plaisait, on le sait, au Micky.
Koko, pendant ce temps, suivait toujours son cousin. C’est durant les derniers mois de 42 qu’il vécut un truc extraordinaire : Mc Dowell avait bien remarqué les problèmes de vue de Koko, et la gêne qu'il rencontrait quand il bossait. Efficacité, efficacité, l’état américain ne recula pas à la dépense, et après les examens nécessaires, Koko porta … ses premières lunettes ! Vous rigolez, hein. Mais mettez vous à sa place. Il avait une vue confuse depuis toujours. Au delà de cinq mètres il lui était difficile de discerner un visage. Imaginez le changement ! En réalité, il n’aurait jamais pu entrer dans l’Air Force avec une biglerie pareille sans la ténacité de Micky, qui avait imposé son cousin lorsqu’il avait été approché par l’armée chez son patron à New York!
Cela bouleversa le quotidien de Koko, croyez le. Depuis 27 ans qu’il traversait la vie en  mode brasse, jamais il n’avait appréhendé la « réalité » de cette façon. Socialement c’était assurément un plus. Il ne serait plus chambré là dessus et verrait à peu près et en même temps les mêmes choses que les autres. Mais comme il avait appris à décrypter les événements et les gens par delà leur apparence, on pourrait presque dire qu’il était dorénavant doté d’une double vue!
Dans la foulée il eut aussi l’occasion de passer sa licence de conduite automobile, qu’il obtint un peu avant Noël.
D’ailleurs et dans la même série, Micky passera en 43 entre les mains du dentiste de la Base, un peu avant son départ pour l’Europe en tant qu’instructeur, et se fera remplacer les dents pétées par les flics en 37 à Republic Steel. L’Etat américain avait pris, l’Etat américain rendrait !! Bon, c’était pas des dents en or, ok, mais ça changerait les choses quand même.
- Surtout pour les filles, hé, cousin !
Ce couillon fit un truc marrant en octobre. Un matin il prit lui même le manche pour un vol d’essai sur Curtiss afin de contrôler un problème de navigation, et il poussa à l’ouest en suivant la route. Il finit par repérer à vue le poste de police de Fort Deposit où il avait un peu souffert… Il fit plusieurs passages très bas, à frôler les toitures. Le vacarme fit sortir les mêmes flics, à qui il fit de loin un doigt d’honneur.
Au retour, pas besoin de vous dire : le Curtiss avait été identifié, le téléphone avait marché et un comité d’accueil l’attendit sur la piste ! Les gars de la Police Militaire, goguenards, lui mirent la mains sur le paletot. Il fut collé à l’ombre aussi sec.
En fait il n’y resta pas. Mc Dowell le sortit de là au bout de deux jours. Il n’y eut même pas de dossier instruit! C’est vrai que les pointures de la clé anglaise comme lui, il fallait les ménager. Et pour clore l’histoire, pour Mc Dowell, ce coup d’éclat revanchard avait quelque chose de plutôt plaisant.

C’est aussi durant l’hiver 42 /43 que Koko se prit d’intérêt pour l’une des inventions qui fit la gloire de l’armée américaine durant ce second conflit mondial: la Jeep Willys.



Quelques mots à ce sujet : les militaires recherchaient un véhicule léger et peu cher à fabriquer. D’un cahier des charges datant de l’été 1940, était sortie la jeep ou « Pilou-Pilou ».





C’était le second 4x4 jamais conçu depuis le début de l’histoire de l’automobile (les japonais avaient lancé le tout premier un peu avant). Deux essieux rigides montés sur lames, quatre cylindres en ligne, 60 chevaux, 3 vitesses. Elle consommait entre 10 et 15 litres d’essence et pouvait atteindre les 105 kms/h. Pare-brise rabattable et capote, 3 places assises ... voire plus...



...elle était équipée dans son modèle standard d’une radio.
En réalité, un événement, une révolution !
Il en était arrivé tout un paquet de ces jeeps sur la Base, et les gars s’amusaient bien avec. Surtout ceux du service Contrôles et Tests. Micky et Koko passèrent deux semaines à en décrypter les performances. C’est d’ailleurs à la fin de cette période que Micky passa instructeur. C’est vrai qu’il fallait en vitesse former tellement de mécanos que les promotions pleuvaient sur les meilleurs.
Va savoir pourquoi et comment, toujours est il que Koko, aidé au début par son cousin, devint en quelques mois un spécialiste de la bestiole. Tu lui amenait une « Pilou » qui toussait ou qui hoquetait, et il te lui refaisait une santé sans traîner. Même Micky en fut surpris :
- Hey cousin, mais tu te démerdes là !
Ce fut d’abord un jeu entre eux, puis Koko devint de plus en plus autonome s’agissant d’expertise puis de procédure. Il flairait rapidement les failles. Au point que lorsque la nouvelle se répandit, on lui amenait celles qui posaient un problème sans réponse. Ça devint un jeu dans tout l’atelier.
Pour Koko aussi c’était une découverte. Bien sûr, depuis qu’il portait ces sacrées lunettes, tout était plus net. Mais y avait autre chose. Il sentait qu’il était à sa place, là, et qu’il avait un truc à jouer. Et il la sentait bien cette petite bagnole rudimentaire et marrante.

Bon. Vous voyez, tout s’emballait, le temps comme le reste. Les semaines passaient à toute vitesse. Il y avait quelque chose d’haletant à participer à toute cette folie. Difficile cependant de garder l’esprit clair. Du coup, Koko se tenait toujours légèrement en retrait de toute cette agitation. Si certains soirs, au mess du personnel de couleur, sa guitare attirait comme des mouches sur un pot de miel tous les copains autour de lui, il lui arrivait aussi d’autres soirs de disparaître et d’aller arpenter seul les pistes balayées par le vent, mains dans les poches et col relevé. Il longeait les grands hangars et passait entre les pattes des énormes silhouettes immobiles des avions. Les gars de garde s’étaient habitués à ce type silencieux qui déambulait parfois ainsi la nuit pendant des heures.

La fin de l’année approchait. Pas de sorties, pas de permissions.
Durant les fêtes, Koko eut le plaisir de revoir Sonny (Saunders) Terry et Brownie Mc Ghee. Ils vinrent finalement animer une soirée au mess des Colored People entre Noël et le Jour de l’an.



Tous les Blacks libres de la Base ce soir là étaient venus, et ça en faisait, et aussi toutes les filles qui bossaient dans les cuisines et à l’entretien. C’est que Sonny et Brownie était des célébrités ! Bon, on était plus chez Paul Jingle, bien qu’il y eut un peu de bière. Mais après tout, les clochettes ne font pas tout. Ce fut une jolie soirée. Les deux musiciens furent infatigables, l’ambiance bonne, les gens ravis. Ça dansa et tourna jusque tard. A la fin ne restaient que Saunders et Koko. Micky était sorti avec une fille qui bossait au mess des officiers et qu’il lorgnait depuis plusieurs semaines. C’est pas croyable, ce Micky, mais comment faisait il pour plaire à ce point aux femmes (d’autant qu’il n’avait pas encore ses nouvelles dents!!) ??
Et c’est donc durant cette même nuit que Sonny apprit à Koko, pour Lucy.
- Celle que tu connaissais, là, Lucy Mae, elle chantait avec un Blanc… Koko prêta l’oreille. Elle s’est fait plantée à Chicago le mois dernier... Koko le fixa. Quoi, comment, que veux tu dire ...?
Son musicien Blanc avait été mobilisé. Du coup elle avait repris du boulot chez les ritals, à l’Hawthorne, où elle chantait trois soirs par semaine. Une soirée chaude comme il s’en faisait là bas et qui aurait mal tourné ? Saunders ne savait pas. Elle avait été retrouvée au matin en bas d’une cage d’escalier dans le quartier. Tuée à coups de couteau. Les flics n’avaient rien trouvé. En fait ils n’avaient rien cherché.
En racontant ça à Koko, Saunders savait qu’il allait sérieusement amocher son ami. Mais quoi, à un ami, on dit les choses, non ? Koko d’abord ne dit rien, puis il se leva et sortit. Saunders le suivit. Ils n’allèrent pas loin, vous vous souvenez que Saunders n’y voyait rien. Ils s’assirent sur un banc devant le mess. Le ciel était dégagé, et dessous, la Base était silencieuse.
Long moment de silence entre les deux amis. Puis Sonny demanda à Koko de lui décrire le ciel, les étoiles. Koko lui dit le ciel et les étoiles. Puis il lui demanda de lui dire les avions, les pistes et les hangars, la vie ici. Koko lui raconta Tuskegee. Sonny lui demanda ce que ça faisait de porter des lunettes. Koko lui raconta les lunettes…
Puis au bout d’un moment, Koko se retourna vers son ami. Il l’étreignit et pleura.

Les fêtes de fin d’année de 1942 , bon, on peut comprendre, ce fut un peu triste, pour Koko.
Tout savoir sur la « Jeep Willys » :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Willys_MB
http://www.autotitre.com/fiche-technique/Jeep/MB
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Jeu 6 Avr 2017 - 22:30

Ce fut quand même un gros morceau à avaler pour Koko. La nouvelle de la mort brutale de sa Lucy le secoua bien profond. Il aurait manifestement des comptes à devoir régler tôt ou tard, n’est ce pas, avec lui même. Les premières heures, il resta interdit, comme on dit.
Mais le plus sage était de ne pas repousser les choses au lendemain. Aussi … tomba t-il malade !
Le surlendemain de cette fameuse soiré, la fièvre commença à bien le serrer dans ses pinces d’acier.



Les attentions de ses deux compagnons de chambre n’y changèrent rien. Il devrait se la taper tout seul, cette route là, le Koko ! La fièvre monta, gentiment au début, puis plus sévèrement le troisième jour. Il dut alors garder le lit. Micky et Jibé le veillèrent comme ils purent, selon les dispositions du service. Jibé lui faisait avaler à intervalles réguliers quelque remède de cheval à sa façon. Il y eut un peu d’inquiétude le quatrième jour, au moment du pic de montée de fièvre. 41.7°, c’était chaud ! Pour Koko ce fut un voyage onirique temps distendu un peu délirant, balisé par les montées de fièvre et les retours sur des séquences folles de déjà vu. Visions, dialogues et impressions alternaient avec des temps de sommeil haché et plombé...

Ronde des visages, des regards et des mains entre ses tempes qui battaient comme des peaux de tambours. Peggy, cette fille de New Orleans, le prit un moment dans ses bras comme on prend un enfant, et le souleva en le berçant tout en lui murmurant des mots pleins de douceur. Une rivière tranquille un jour d’été bien chaud. On s’y immerge et on ne fait pas la différence entre dehors et dedans.
- Oh mon amour, lui chuchotait elle en tendant vers lui ses mains ensanglantées, j’ai mal ! Puis ses mains serraient son ventre. Ce ventre qui l’avait conduit, lui, à la vie. Le ventre d’elle. Sang rouge vif et sable noir. Et il faisait si froid dans cette cage d’escalier sordide.
- Tu devrais l’oublier, au fond c’est elle qui a voulu partir...
Ces ritals étaient des salopards finis. Tout ces fils de pute de petits Blancs pleins de fric, camés jusqu’aux yeux, des crapules qu’il aurait volontiers étranglé. Mais le sang rendait tout glissant et poisseux…
- Mmmmh, ta peau est douce, bébé…, prends moi, prends moi maintenant... Une lumière qui clignote, et au loin, confuse, la voix de Big Joe et le son de sa guitare…, "Baby please don’t go"…
La voix déformée d’Horatio Mc Dowell : « Fiston, tu prendras bien un peu de maïs avec ton père, non ? »…
- Dis, Koko, tu m’emmènes avec toi ?, (c’était sa petite sœur Lulu, celle qu’il préférait), ou bien c’est moi qui t’emmène dans mon pays…
Et ce putain de champs d'coton qui n'en finissait pas.
- Vas y, dis moi les étoiles et le ciel de Tuskegee…
Images, visages et émotions défilaient comme les wagons d’un train de marchandises qu’on regarde passer à toute vitesse, depuis le bord de la route. Koko dérouillait. Koko faisait le ménage.
La fièvre ça nettoie, hein, et c’est violent.
Et ce front qui ruisselle, juste de l’eau et puis du sel.  
Elle parvint à la fin par redescendre, cette putain de fièvre. Les remèdes de Jibé ? Ou bien le bout du tunnel ?
C’est une main tendue et un visage qui prit tour à tour les traits de Peggy et de Mama Owens qui le firent sortir du labyrinthe dans lequel il avait erré pendant près de six jours.
Le septième matin la lumière du pâle soleil de janvier traversa ses paupières fatiguées. Il ouvrit les yeux. Il se redressa et posa les pieds sur le sol de la chambre. Dans le lit chahuté le corps de Lucy, transparent comme du verre, fondait entre les plis des draps.
De l’eau et puis du sel.
Sa barbe le démangeait, il avait tellement soif, et surtout il avait faim. Micky poussa un long soupir :
- Hé, cousin, tu nous foutu une de ces trouilles là !
Le regard chaleureux de Jibé, et la face hilare et édentée de Micky. Contre le mur, adossée, la National renvoyait ses harmoniques en écho aux éclats des voix.
Koko remontait à la surface des choses.
Sa Lucy ne serait plus jamais là, elle avait définitivement quitté son monde.


Dernière édition par T.Jiel le Ven 7 Avr 2017 - 21:32, édité 2 fois
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Re: Koko Owens Blues

Message par Phil cotton color le Ven 7 Avr 2017 - 16:12

Superbe ton chapitre d'hier TJ ! cheers
Sincèrement, bravo !
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Ven 7 Avr 2017 - 17:24

Wink
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Jeu 13 Avr 2017 - 21:04

Un mot au sujet de cette fichue base de Tuskegee. Elle a laissé son nom parce que c’est le seul endroit où des Noirs, parce qu’il étaient Noirs, purent s’illustrer dans l’US Army durant le second conflit mondial. Attention, ne vous faites pas un conte de fée avec de braves nègres à qui on avait appris le maniement d’avions de guerre pour combattre les forces malfaisantes qui torturaient la planète ces années là. Non. Créer une unité exclusivement composée de combattants de couleurs fut un réel sacerdoce ! Le War Department fit plus que traîner des pieds avant d’accepter cette réalité que des nègres pouvaient se battre comme des Blancs !




L’administration américaine tenta en fait de s’opposer à cette idée. Du coup la barre fut mise assez haute, et ces pilotes avaient été sévèrement sélectionnés : études supérieures et pratique confirmée du vol préalables étaient requis. Autant dire qu’on n’avait pas à faire aux premiers couillons venus. C’était la crème Black du moment qui était réquisitionnée. Koko et Micky parmi eux n’étaient que de pauvres bouseux tout juste sortis de leur Mississipi natal. Après, bien sûr, quand je dis que l’ambiance était bonne, c’est vrai. Après, aussi, ces foutues barrières de classe se faisaient toujours sentir à un moment ou à un autre. Koko et son cousin n’étaient pas dupes.
Mais passons !
Je parlais de fièvre guerrière, il se préparait même du chambard…  C’est curieux, mais c’est durant la semaine durant laquelle Koko régla ses affaires de cœur que la nouvelle s’était répandue. La phase d’entraînement touchait à sa fin. Le 99ème Escadron de Poursuite auquel Koko et Micky étaient rattachés se préparait à lever le camp au printemps 43 pour rejoindre les théâtres d’opérations, comme disent les militaires dans leur langage fleuri.
Direction l’Afrique du Nord.
En fait, fin 42, Hitler se prenait ses premières raclées par là bas, et dans la foulée, les alliés y avaient débarqué. Ensuite, l’idée était de prendre la Sicile afin d’avoir la maîtrise du trafic maritime en Méditerranée. C’est sur cette opération en particulier que les Tuskegee Airmen furent sollicités en premier lieu. Bien sûr, je fais mon historien savant, là, mais les gars dans la base étaient loin eux aussi de suivre les subtilités du jeu d’échec qui se tenait entre les « grands ». Ils suivaient tous les nouvelles le pif collé sur la vitre. Et c’est pas les informations officielles diffusées par  les radios qui permettaient d’y voir clair !
Ce 99th Pursuit Squadron était commandé par le lieutenant colonel Benjamin Oliver Davis Jr, qui deviendra par ailleurs, et bien plus tard, le premier général Noir de l’US Army.

Beau gosse, le Benjamin, non?

Voilà comment a commencé la légende des Tuskegee Airmen et de leurs Red Tails.
Et pas autrement.






Evidemment il fallait les mécanos pour aller avec, et les meilleurs. Micky suivit donc le mouvement. Et Koko ? Vous vous dites qu’il serait forcément du voyage avec son cousin ?
Perdu ! Micky, oui, mais pas Koko !!! Je vous dirai pourquoi plus loin.

En fait, au départ, Koko devait en être.
- Ouah, cousin, tu t’rends compte, l’Afrique, c’est nos frères !!!
Mais Koko était encore resté branché mode « je me retape gentiment, ne m’secouez pas trop les amis », c’est dire si la douce voix des sirènes du voyage le laissaient indifférent.
En fait il s’en foutait. L’Afrique du Nord ? La guerre ? Son Afrique du Nord à lui, sa guerre à lui, il s’en remettait à peine. Alors le reste ...
- Voyage tous frais payés mon frère, on aura des trucs à raconter en rentrant, non ?

Courant mars, le 99th Pursuit Squadron, dont Koko, Micky et Jibé, quittait définitivement Tuskegee sous le commandement de Benjamin Oliver Davis. Il fallait du reste laisser la place à une nouvelle génération de candidats pour la voltige aérienne, qu’Horatio Mc Dowell attendait de pied ferme. Destination : Westover Field, Springfiel, Massachussets, une immense base aérienne située au Nord-Est de New York. Personnels et marchandises s’y croisaient alors par miliers d’hommes et de tonnes avant le grand départ vers l’Est, au delà de l’Atlantique.



C’est une fois à Westover que les choses s’éclaircirent pour Koko, les événements décidant une fois de plus pour lui. Oliver Davis le convoqua quelques jours après leur arrivée, et l’accueillit avec une chaleureuse poignée de main. Se tenait près de lui ce général qu’il avait rencontré à New York dans le garage où bossait Micky, et à partir duquel toute cette histoire avait commencé.
- Vous vous connaissez, je crois ?, dit Davis.
Oui, Koko se souvenait.
- Charlie, j’ai un truc à te proposer. Le Général Colour s’apprête à prendre un poste à Londres. Il lui faut un bon chauffeur qui se débrouille en mécanique. Le Général pensait à Micky, mais on a trop besoin de lui dans l’unité...
Koko attendait. Hochements de tête pour dire qu’il suivait le fil du truc, sans trop bien piger où Davis voulait en venir. Celui ci se tut et le fixa un moment.
- On m’a dit que tu es devenu un as de la Wyllis…
Ça y est, Koko avait pigé. La sueur commençait à perler, il remonta ses lunettes qui glissaient sur son nez.
- Tu as obtenu ta licence de conduite…
Silence à nouveau dans la pièce. Juste le cliquetis, derrière une porte, de deux ou trois Remington.
- Je ne te dis pas, c’est tout bon pour toi, un truc comme ça...
La casquette étoilée ne disait rien mais fixait intensément Koko.
- Bien mon lieutenant, fit Koko sans plus de commentaire.
Davis appela. L’une des Remington se tut et une jeune femme entra.
- Apportez moi l’ordre de route de Charlie Owens. Elle revint en tenant une feuille de papier qu’elle remis à Davis. Il le signa et le tendit à Koko en lui faisant un clin d’oeil.
- Changement d’unité ! Te voilà promu ordonnance auprès du Général Colour ! Nouvelle poignée de mains. Bonne chance !
- Mon ami, fit Colour, nous embarquons dans six jours pour l’Angleterre, avec l’aide de Dieu. D’ici là tu as quartier libre, mais tu es prié de rester sur la base. Je vais avoir besoin de toi.

L’affaire était dans l’sac, comme on dit. Koko, sortit de là un peu sonné. Ce bout de papier, ni plus ni moins qu’un ticket pour la vieille Europe. Il ne savait pas vraiment s’il devait s’en réjouir...

Pour les amateurs de sensations fortes, un film est sorti en 2012 au sujet des Red Tails, que je n’ai pas vu.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Red_Tails
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Jeu 20 Avr 2017 - 19:45

Koko ne fut pas le seul du reste à quitter le 99th Pursuit Squadron. Jibé fut lui aussi et dans le même temps muté en Angleterre. La Royal Air Force manquait terriblement de pilotes là bas, vu qu’elle en faisait une grande consommation ! Et puis, hein, un pilote Blanc dans une unité noire, ça ne collait pas. Fallait tout de même pas tout mélanger. Sans aller jusqu’au fait que Jean Bernard Van Huitte non seulement était Blanc, mais belge en plus !
Lorsque les trois amis se retrouvèrent, après le premier moment de stupéfaction, c’est Micky qui fit basculer les interrogations du bon côté.
- Hé mais cousin, c’est super ça, pour toi ! Dis donc, il faut que je te briefe sur deux ou trois trucs quand même, avant ton départ, lui dit-il le regard pétillant.
Koko prêta l’oreille.
- Ecoute, Charlie, si on te présente un truc qui ne marche pas, tu commences par dire : « faut voir ». C’est tout. Après tu vois, hein, et si tu ne t’en sors pas, écoute, on est pas magiciens, non ? Alors tu dis : c’est pas possible, faut changer les pièces !
- Mouais, c’est un peu léger, là. Imagine que ce Général Colour me resserve sa Pontiac qui tousse, qu’est ce que je fais ?
- Nan, cousin, tu n’y est pas. On est en guerre, non ? Alors quand on est en guerre, la Pontiac, elle passe après. La Pontiac elle déconne ?, pas de problème mec, tu prends une Jeep ! Ecoute, mec, ton boulot ce sera de conduire ce vieux Blanc où il voudra aller et au besoin de refaire une santé à sa Jeep. Le reste, tu t’en fout, c’est pas ton problème…
- Oui mais…et bla et bla.
Jibé pendant ce temps se marrait. Ils étaient impayables, ces deux là. Surtout le Koko. Bon sang, il les regretterait. Va savoir où tout ce bazar les mènerait tous. En tout cas, il aura vécu de sacrés moments aux côtés des deux cousins Owens.
C’était impossible de rassurer complètement Koko, et pour cause ! Et puis faut bien admettre par ailleurs qu’il était difficile de discuter avec l’optimisme forcené de Micky, même si on peut dire qu’en général cela lui avait plutôt bien réussi jusqu’ici. Aussi que Koko avait des raisons de s’inquiéter, vu qu’à part son histoire d’amour avec les jeeps, il restait un mécano plutôt moyen.
Toujours est-il que l’échange se clôtura par une Budweiser bien fraîche et un peu de musique.



Je ne suis pas trop revenu là dessus, mais Koko se débrouillait bien à présent avec sa gratte. Basse continue façon Big Joe ou picking à la Blind Willie Mc Tell, la National sonnait bien. Son jeu était assuré et bien en place. Rien de spectaculaire ni de très technique, mais puissant quand même. Il te posait là dessus une voix claire et sans fioritures. La sienne. Pour finir, comme il parvenait en chantant à improviser avec brio des histoires parfois drôles, d’autres fois moins, les siennes, son Blues avait de l’allure et surtout te prenait bien le bide. Il allait aussi parfois sur un répertoire plus « blanc » en reprenant des mélodies de chansons traditionnelles.
Micky le lendemain « briefa » donc son cousin sur la Jeep personnelle du Général Colour. Va savoir pourquoi, il pensait que cette bagnole serait promise à un grand avenir pour Koko. Ils passèrent une journée entière à en reprendre les faiblesses en atelier. Ils en décortiquèrent aussi la radio, ce qui fut bien utile par la suite à Koko.



Ils purent aussi y apporter quelques modifications. En particulier s’agissant des suspensions, un peu rustiques. Ils ajoutèrent deux lames de plus à l’avant, et Micky dégotta deux fauteuils de Pontiac en cuir qu’il adapta sur le plancher. Un carrosse ! Une Rolls ! Le Général Phillip Colour en fut d’ailleurs ébloui, et conquis par le savoir faire de son nouveau chauffeur.
Là c’est Micky qui s’en amusa.
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