Koko Owens Blues

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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Mar 7 Fév 2017 - 21:37

Donc, ce fut liberté totale pour les trois amis, du 17 au 28 septembre! La Graham Paige partit vers 14h le jeudi 17 .
Allez, un peu de zique pour la route...



Un mot au sujet de cette voiture,  communément appelée Blue Straike.



Pas mal, non? 8 cylindres en ligne, 3 vitesses au plancher, elle pouvait atteindre les 130 KMS/ h. Sa renommée se fit autour d’une innovation: le profil des bas de caisse latéraux entourant les roues, idée qui fut ensuite abondamment reprise par la concurrence… Du haut de gamme, les amis ! Un peu bourgeois, sans doute. Vous allez finir par croire que je suis fan de mécanique. Mais pas du tout. Simplement j’essaie d’être exact dans mes souvenirs de vieux machin.
De Turkegee Alabama à Laurel Mississipi, à peu près 500 bornes. Une rigolade, donc, pour cette puissante bagnole qui faisait la fierté de son propriétaire.
En fait, ils partirent à quatre: Micky au volant, Koko à côté, Jean Bernard Van Huitte derrière avec Freddie Jackson, un mécano Black qui se rendait à Greensville. Micky et Freddie, trop fiers, avaient gardé leur uniforme (et ça jetait bien), histoire d’en mettre plein la vue à la famille et aux voisins.
A peine sortis de la base, ils firent halte dans la première épicerie venue. Freddie acheta du Jack’s. Il fallait bien marquer le coup! Passé Montgoméry, l’ambiance était chaude dans la Blue Straike enfumée. Ca chantait, ça riait, ça hurlait aux blagues qui fusaient et aux jeux de mots de Micky. Jibé n’était pas en reste avec ses histoires marrantes sur les français. Il atteignirent  Greensville vers 20h. La nuit était tombée. Ils s’attardèrent un peu chez Freddie où les attendait sa petite amie. Une jolie petite, soit dit en passant. Puis repartirent après s’être un peu restaurés. La route était à eux, il n'y avait personne. Ils parvinrent finalement sans encombre à Laurel vers minuit. Micky ne resta pas et partit retrouver ses parents qui vivaient 8 kms plus au sud.
Mama Owens attendait Koko et Jibé, bien sûr. Avec un plat de maïs aubergines et poulet. Quelle joie ! On parla encore longtemps. Rires, cris, questions, plaisir de se retrouver ou de faire connaissance.
Un lit attendait cet européen Blanc, préparé par Mama Owens, dans l'ancienne chambre des enfants. Jibé s'endormit vite... Mama Owens, après avoir rangé sa cuisine, était partie elle aussi se coucher.
Et dehors, la lune brillait gentiment. Sa lumière baignait l'intérieur de la petite chambre, dans la maison redevenue silencieuse.
Koko, allongé, resta longtemps les yeux ouverts, en écoutant respirer son ami de l'autre côté de la pièce. Oui, il était de nouveau dans du repéré. Du qui fait du bien dans la tête et dans le ventre...
Ici, en fait, l’air était différent. Les odeurs, les bruits… Ca n'était ni Chicago ni NYC. Ni rien de quoique ce soit. Quelque chose d'unique...
Et c’était vraiment bon, lorsqu'il ferma les yeux à son tour au petit matin.
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Mer 8 Fév 2017 - 19:37

Vendredi 18 au matin.
Jibé dort encore, paisiblement. Un peu l’émotion, plus sûrement les effets retard du Jack’s ingurgité la veille durant le voyage. Derrière la cloison, Mama Owens fourgonne discrètement dans la cuisine en chantonnant. Un chant de bonheur. Elle est heureuse.
Koko, allongé dans son lit, les yeux ouverts. Il a peu dormi. Pas le Jack’s Daniels, il en avait en fait peu bu. Mais ses pensées se bousculent dans sa tête. C’est Laurel. La maison de Laurel. Il écoute la voix de sa mère. Il écoute les bruits, les craquements des planchers et des cloisons, le coq dehors qui crie tous les quart d’heure alentours que c’est lui le coq, des cris et des rires d’enfants aussi, au loin. Il reconnaît les bruits, et les odeurs.
Rag, le bon Rag, avait réussi à se faufiler auprès de son matelas. Il levait de temps à autre son museau vers Koko, puis poussait un long soupir de contentement. Koko le caressait, le chien était aux anges. Des anges de chien sans doute.
Mais pourquoi se sentait il comme un chien sale?
Lucy.
De revenir ici, les souvenirs remontaient en flèches. Des flèches qui lui perçaient les boyaux.
Pute borgne! La dernière fois qu’il l’avait serrée dans ses bras, qu’il l’avait prise, c’était pas loin de cet endroit. C’était il y a plus de dix ans à présent. Autant dire un siècle!
Lucy Mae.
«Tu as des nouvelles de Lucy?», lui demande sa mère en le regardant dans les yeux. Ils sont accoudés sur la table de la cuisine aux planches disjointes, l’un en face de l’autre. Jibé est dehors pour un brin de toilette au puits, entouré des gamins d’alentours qui n’en reviennent pas de ce blanc débarqué là avec son drôle d’accent.
Koko ne répond pas. Sa mère le fixe. Elle le connait, le coeur de son premier fils. Sa vue a beaucoup baissé, elle n’y voit plus très bien en fait. Mais elle voit quand même tout.
«Elle est passée par ici l’année dernière avec un homme blanc. Elle semblait heureuse».
Koko ne dis rien, mais ses yeux s’embuent. Ses yeux s’embuent et sa mère ne peut les voir. Mais elle les voit quand même. En lui prenant les mains elle dit: «C’est la vie».
Dehors, un chambard autour du puits. Les mômes se livrent à une bataille acharnée avec Jibé. Cris, rires là encore.
C’est la vie.

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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Sam 11 Fév 2017 - 9:15



Jibé est un garçon de nature plutôt tranquille. C’est pourquoi ça le fait bien avec Koko qui ne parle pas beaucoup, faut dire. Pour Jibé, cet atterrissage en plein Mississipi n’est pas sans risque. Après, hein, il est jeune, ses oreilles et ses yeux sont encore très ouverts… Donc il écoute, il observe. Découverte. C’est véritablement un univers qui se découvre à lui. Parce qu’il n’a pas d’à priori sur la pauvreté malgré ses origines bourgeoises bruxelloises. Ni sur les Noirs. Quand on ne manque de rien, on sait que la pauvreté existe, on le sait avec sa tête, mais pas avec son coeur. On peut en parler, mais on ne la connaît pas de l’intérieur. Et tout ce qui va avec non plus. Parce que, quoiqu’on dise, les pauvres possèdent des richesses que les riches ne toucheront jamais. Et c’est ça qui retient l’attention de Jean-Bernard. Le regard vivant des mômes. Ce lieu, ces personnes, ces animaux, ces objets qui ne mentent pas. Et au milieu, Mama Owens, toute en attention pour eux.




Pauvres comme les oiseaux. Qui n’ont que leurs bras pour faire leur voyage, leur traversée de vie d'oiseaux.
Pauvres comme on l’est tous au départ lorsqu’on vient au Monde.
Jibé fait des photos. Il intrigue beaucoup les gosses avec son appareil.  Il s’est vite fait des amis parmi eux. Aussi du chien.
«Koko, tu sais que le chien est couvert de tiques, c’est pas bon».  J’avais dis que Jibé avait fait des études vétérinaires avant de quitter l’Europe. Il aime les animaux. Rag se laisse faire. Les chiens, c’est comme les êtres humains, ils aiment bien qu’on les tripote, si c’est pour leur faire du bien.
Le midi, Mama Owens a encore cuisiné. Lard maïs et pommes cuites. Elle s’excuse, il n’y a que l’eau du puits à boire. Mais elle propose à la fin du repas un peu d’alcool de maïs, qu'ils dégustent sous le porche de la maison. Jibé l’observe. C’est une femme fatiguée. Elle a mis sept enfants au Monde qu’elle a élevés, avec Papa Owens puis seule ensuite. Fatiguée, mais la vie scintille dans son regard, anime tous ses gestes. Elle remercie Koko pour son aide financière, toutes ces années. Aujourd’hui que tous ses enfants sont partis, font leur vie, elle n’a plus beaucoup de besoins. Le jardin, les poules, le coup de main des enfants ou des voisins lorsqu’il s’agit de semer puis récolter le maïs et les pommes de terre. Elle est restée fidèle à l’église et au pasteur dont elle ne manque pas un sermon.
Lorsque Koko se saisit de sa guitare et commence à jouer, elle écoute. Oui, elle reconnaît cette musique. Non, ce n’est pas celle du diable, c’est la musique de son fils aîné, Charlie, dit Koko, qu’elle a avec elle pour quelques jours .

Une jolie galerie photos sur le Mississipi dans les années 30 par ici :

https://www.qwant.com/?q=mississipi%201930&t=images&o=0:794d2881c26c2552aa6fe21b26eb4350
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Dim 12 Fév 2017 - 22:16



Pendant ce temps Micky avait retrouvé les siens. Et figurez vous qu’il faisait … encore de la mécanique ! En fait, Parker, le voisin de ses parents, était tombé en rade avec sa bagnole. Ca donnait un peu ça :



Parker, p’tit fermier blanc pas méchant. De « bons voisins » ; Ils se connaissent bien. Micky et Koko avaient bossé plusieurs fois chez ce Parker dans le passé. Un peu dur au boulot, mais correct.  Bien sûr, comme beaucoup de Blancs, sans être franchement raciste, il trouvait  parfois que  les nègres, d’un naturel pas trop courageux, avaient tendance à se complaire dans la crasse et sentaient naturellement mauvais. Voleurs de poules ou pilleurs de jardins à l'occasion. Les Parker étaient évangélistes fidèles à leur église et l’étaient restés, même au plus fort de la crise des années 30 qui avait bien secoué tous les petits fermiers par ici. On a beau dire, ce genre de pratique peut ouvrir l’esprit parfois comme on va le voir.
Je ne sais pas ce qu’avait la voiture de Parker, mais bon. Elle ne voulait plus rien savoir. Il s'en désolait. Ses capacités de bricoleurs ne lui étaient sur ce coup là d’aucun secours. Y avait bien un gars à Illisville qui tenait une pompe à essence, mais à part vendre son essence, il n’était pas trop doué pour le reste…
Micky, c’est la Providence qui lui envoie! L
Il batailla avec l’allumage et la carburation pendant près de deux heures, et au final, tout fut remis d’équerre, Parker n’en revenait pas ! Du coup, la nouvelle a vite fait le tour des environs: « Le fils Owens se débrouille bien en mécanique, il est là pour quelques jours... » . Rien que le vendredi, y a eu la voiture de Parker, et le tracteur des O’Hara, des immigrés irlandais pas plus riches que les autres. Allez, je ne résiste pas à vous présenter la bestiole d’O’Hara :



Mais rassurez vous, je vais vous épargner les performances de ce John Deere, pour lequel il a quand même fallu aller jusqu’à Illisville pour souder une pièce. Du coup, Micky s’est arrêté chez sa tante  en revenant.
« Hey, les frères, ça vous dit de passer la soirée chez Gus demain soir ?».
Pour ceux qui ne suivent pas depuis le début, « Chez Gus », c’est un juke situé entre Ellisville et Cross, juste après Lanham. Ca y joue, ça y danse, ça y fait la fête tous les samedis.



Pour certains, musique-alcool-fumée, le cocktail classique et serré, pour oublier. Ceux à qui la fête ne suffit plus pour se colleter àvec la semaine suivante.
Le juke-joint de Gus ressemblaient à ça  :



- Et l’européen Blanc ? lui souffle Koko à l’oreille, en montrant du pouce leur compagnon.
Micky s’esclaffe en lui tapant dans le dos :
- Pas de souci mon frère, il sera avec nous !
La question méritait pourtant d’être posée. Le Mississipi, faut pas l’oublier, c’est les Blancs d’un côté, les Colorés de l’autre . Et chacun reste chez soi. Sauf peut-être parfois chez les pauvres, qui mangent dans les mêmes gamelles, finalement.
Mama Owens les mit en garde. Un peu plus au sud vers Richton, deux semaines avant, un jeune de 28 ans a été lynché par les Blancs. La raison ? Il aurait regardé sa patronne dans les yeux . Depuis, c’est un peu chaud dans ce coin là.
N'empêche, le lendemain, Micky, vêtu de son uniforme lavé et repassé (histoire d’épater les filles), prit Koko et Jibé dans sa Graham, ainsi que deux jeunes voisins. Direction chez Gus, à grands coups d’avertisseur !
A Tuckers Crossing, peu avant  de prendre à droite vers Lanham, ils doublèrent un groupe de jeunes mobilisés en goguette, passablement éméchés. Ceux ci les insultèrent. Micky répondit par un bras d’honneur et les deux jeunes leurs firent leurs plus belles grimaces. Le quotidien d’ici. Jibé commençait à mesurer dans la vraie vie ce qu’on lui avait raconté déjà sur l’ambiance par ici.
Chez Gus. Une baraque de bois et de tôle. Ca avait à moitié brûlé au printemps. Un incendie volontaire certainement, qui ne fit pas même l’objet d’une enquête de police. Mais du coup, c’était refait à neuf. Quand il pénétra dans la salle, le petit groupe fut reçu avec des cris de joie et des bourrades, car si près de dix ans étaient passés depuis leur migration vers Chicago en 1932, Koko et Micky reconnaissaient presque tout le monde. Questions, discussions, rires. Les filles lorgnaient en coin Micky, son uniforme, son assurance, sa bonne humeur. Il y eut bien sûr des regards en coin bien appuyés en direction du Blanc qui les accompagnait, mais Koko et Micky firent les présentations. Jibé fut toléré par l‘assemblée.
Sur la petite scène, une célébrité locale : Willie Brown, qui jouait cette jolie chose : Ragged and dirty...



Ce gars là vivait plus à l’ouest, du côté de Lake Cormorant. Koko en avait beaucoup entendu parler sans l’avoir jamais rencontré. Il était pote avec Charlie Patton et Son House, et avait enregistré quelques disques avec eux. Aussi pour son propre compte.
Dans la soirée, autour d’une table, les trois amis discutaient avec Willie durant l’une de ses pauses. Chicago, NYC, la musique, la guerre, les sujets d’échanges étaient nombreux. C’est alors que quelqu’un entra précipitamment dans la salle en criant: « Hey, il y a du grabuge près du parking !». La moitié de la salle fut dehors en moins de dix secondes.
C’était cette petite bande de Tuckers Crossing qui venait casser du négro pour s’amuser. Ils avaient rameuté leurs amis, et étaient une bonne douzaine autour de la voiture de Micky dont le pare-brise et le rétroviseur avaient été brisés à coups de manche de pioche.
Le groupe s’approcha, Micky en tête. Quolibets, injures. Ils voulaient particulièrement se faire le nègre en uniforme de l’Air force. L’un d'entre eux se détacha du groupe, se dirigea dans la pénombre vers un pick-up garé plus loin, et revint avec un fusil. Micky savait que de leur côté, deux ou trois seraient sans doute armés. Cet affrontement pouvait vraiment mal tourner…
C’est alors qu’une voiture qui passait sur la route, ralentit et s’arrêta. Jimmy Parker et sa femme! Parker descendit et s’approcha. Il saisit tout de suite ce qui se passait, marcha direct entre les deux groupes et s’arrêta devant l’un des jeunes Blancs. Il le connaissait, c’était le fils cadet d’un voisin. Il le fixa et lui dit : «Qu'est ce qui se passe encore ici? Que t-ont ils fait, ces gens là ? Allez, ouste, casses toi, cassez vous tous d’ici ou je vous botte le cul  les uns après les autres ! ». Le jeune se tourna vers ses collègues. Murmures, rapides conciliabules. Le groupe se repartit.
-Ouah, patron, tu nous a bien sortis de la merde, là, dis ! s’écria Micky  en lui lançant une bourrade dans le dos. Koko s’approcha et lui serra chaleureusement les mains.
Parker n’avait pas réfléchit. Action instinctive. Il s’en rappellerait longtemps. Il venait de donner un coup de main à ces nègres. Ca se saurait. Mais il sentait bien dans sa position...
Jibé avait suivi ses amis dehors et n’avait rien perdu de la scène, prêt à intervenir, tendu et perplexe à la fois. Chez lui dans son pays en Europe, oui, y avait des problèmes de ce genre. Flamands, Wallons… Mais quand même !
La fête dura néanmoins jusqu'au petit matin.
C’était simplement un soir dans la vraie vie, dans le Mississipi de 1942.
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Dim 19 Fév 2017 - 18:37

Allez, je vous mets un truc en hommage à Willie Brown, je ne sais pas d'où ça sort, mais c'est bien cool (j'adore le chat noir sur la photo) :



Sur la fin de cette fameuse nuit, Koko passa un bon moment avec Willie Brown à causer. A jouer aussi. Willie, c’était pas le genre à se prendre au sérieux . Vas y que je te montre un plan à la gratte, vas y que tu me branches sur une trouvaille à toi etc... Les bières et l’alcool de maïs aidant, Koko s’y retrouvait bien. A un moment, il fut même question de Lucy :
- Hey mec, mais je l’ai entendue, ta Lucy, avec son pianiste blanc, je crois que c’était pas loin d’ici… (Willie réfléchit mais ne se souvient pas où). « Bon sang, jolie voix ! Et en plus, bien foutue, la nana … ». Ca l'avait bien fait avec Willie Brown ce matin là.
Sur les 4h du mat’, la salle s’était vidée, il ne restait plus grand monde, à part deux ou trois trop perturbés pour rentrer à l’écurie. Jibé s'était endormi sur un coin de table. Le vieux Gus, le patron, nettoyait sa boutique tout autour. Pendant c’t’temps là, Micky s’était trouvé une ‘tite jeunette qui lui avait tapé dans les yeux. Ils s’étaient installés sur un canapé complètement défoncé dans un coin de la salle. Ca le faisait bien entre eux deux. La fille était en forme. Micky aussi. Bon, bien gentiment, on est d’accord, mais que d’émotions par là aussi!!!

Le lendemain, les amis, du coup on peut dire que ce fut un peu rude. Le plan, c’était culte (protestant) avec Mama Owens le matin, puis déjeuner en famille avec les Owens de chez Micky (le papa de Micky, vous l’avez pigé, était le beau frère de Mama Owens, donc le frangin du papa de Koko...). Je ne rentre pas dans le détail hein, ces histoires de filiations de frangins et de frangines c’est toujours un peu compliqué à coucher sur le papier. Culte le matin (et il ne fallait pas décevoir Mama Owens), puis repas en famille chez les parents de Micky.
Il était près de 6h du mat’, autant dire que ça ne le ferait que difficilement...


Dernière édition par T.Jiel le Lun 20 Fév 2017 - 12:35, édité 2 fois
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Re: Koko Owens Blues

Message par jb28 le Dim 19 Fév 2017 - 18:43

Joli trait de plume mon T.J, ce petit feuilleton est captivant et les divers épisodes mériteraient de former une sorte de nouvelle. Vraiment très sympa. Je verrai même bien des illustrations dessinées à la Crumb.

Merci pour ces jolis moments Very Happy
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Dim 19 Fév 2017 - 18:53

Oups, Jibé Van Huitte en personne?
C'est trop .
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Re: Koko Owens Blues

Message par jb28 le Dim 19 Fév 2017 - 19:03

'tain, le c.n, j'avais pas percuté du tout depuis le début ....

joli coup mon TJ, et surtout continue à nous régaler avec ces aventures.

P.S : pour Crumb, c'est pas perdu, il vit en France, dans le sud apparemment Very Happy
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Re: Koko Owens Blues

Message par Jipes le Dim 19 Fév 2017 - 19:08

Bel effort TJ cette chronique Blues est très sympa cheers Les illustrations musicales un vrai bonus pour les amateurs comme les néophytes !

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Re: Koko Owens Blues

Message par Jipes le Dim 19 Fév 2017 - 19:10

T.Jiel a écrit:Allez, je vous mets un truc en hommage à Willie Brown, je ne sais pas d'où ça sort, mais c'est bien cool (j'adore le chat noir sur la photo) :



Je pense que c'est la B.O du film Crossroads (avec le jeune Ralph Maccio de Karaté Kid) réalisé pour partie par Ry Cooder et pour partie par Arlen Roth

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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Dim 19 Fév 2017 - 19:30

yes, let's the good times roll!
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Re: Koko Owens Blues

Message par Flovia le Lun 20 Fév 2017 - 11:36

jb28 a écrit:Joli trait de plume mon T.J, ce petit feuilleton est captivant et les divers épisodes mériteraient de former une sorte de nouvelle. Vraiment très sympa. Je verrai même bien des illustrations dessinées à la Crumb.

Merci pour ces jolis moments Very Happy

Very Happy Absolument de ton avis, Jean!  Twisted Evil
Je disais même à Tidji qu'il pourrait envisager de proposer son récit aux maisons d'éditions littéraires plus spécialement tournées vers ces ouvrages romancés de style ethnico-historico-musicaux. Ou, à défaut, lancer un financement participatif pour sa publication.
Côté illustrations dessinées, l'idée est excellente, je n'y avais pas pensé! Et sans doute Tidji pourrait-il les réaliser lui-même, vu ses multiples talents artistiques.
Pour ma part, je songeais aux illustrations sonores, lesquelles ajoutent une dimension supplémentaire au récit (cette autre perspective n'étant en outre nullement incompatible avec la tienne).
Et à cet égard, peut-être Tidji devrait-il envisager un support sonore dans le genre du vinyle 4 titres 'Meteor Slim' (joué et chanté par Mr Mat des Mountain Men dans un moan typique des 30's) qui accompagnait la BD 'Le rêve de Meteor Slim' de Frantz Duchazeau, mais en utilisant certains des morceaux illustrant d'ors et déjà son texte, parmi ceux libres de droits aujourd'hui, évidemment.  
Idea Voire mieux encore : en reprendre lui-même quelques-uns!!!  bounce Very Happy
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Ven 24 Fév 2017 - 21:04

Merci pour vos encouragements, j'en avais besoin!!! Wink  Au départ je ne pensais pas du tout voyager seul sur ce coup là. Me retrouvant à gamberger en solo (c'est  sympa, mais ça prend un peu de temps), je me posais la question de savoir si ça valait le coup de continuer. J'aurais pu te tordre le coup du Koko vite fait dans un coin de rue mal éclairé.
Donc, let's go on, je connais la fin de l'histoire aujourd'hui. Ceci dit, la porte reste ouverte à tout moment s'il vous remonte quelque souvenir...




L’église, c’était très important pour Mama Owens. Sa foi la portait, la nourrissait chaque jour de l’année et ce depuis qu’elle était une petite fille, il y avait longtemps à présent. Elle avait une vision de la vie et de son fonctionnement que d’aucuns diraient simplette, mais c’est la vérité pure que, si elle a pu tenir debout tout au long de ces années, c’était grâce à la prière et l’existence de cette petite communauté protestante tout près. De plus, se rendre au culte dominical accompagnée de son fils, ce matin là en particulier, participait à sa joie de mère. Du reste Koko y était connu, qui avait fatigué ses fonds de culottes sur les bancs de la petite salle. C’était d’ailleurs le même pasteur, Révérend Curtis.
La voix du pasteur qui monte, les chants repris par la petite assemblée et qu’il connaît par coeur, la même lumière, la même sensation de détente genre allez, là, je peux les poser un peu, mes valises. Même si sa foi de petit garçon s’était depuis longtemps envolée, Koko ne pouvait renier la partie de lui même restée reliée ici.
A l’issue du culte, sous le porche de l’église, Rev. Curtis eut quelques mots affables pour Koko.
- Ha oui, la guerre ? De la mécanique sur des avions en Alabama, avec le petit Micky… Rev Curtis n’avait plus rien à prouver. Il vivait seul à présent dans une cabane attenante à la Salle, depuis le décès de son épouse en 37. La tuberculose. Chacun autour veillait à ce qu’il ne manque de rien, mais on peut dire qu’il avait déjà un pied dans l’Autre monde. Il n’y avait plus grand place dans son quotidien pour l’étonnement, à part peut être encore venant des petits enfants et des animaux. Il avait vu assez de souffrance et d’injustice.
Koko et sa mère firent le détour par le petit cimetière en rentrant. Le père était là, et juste à côté, la petite tombe de Lulu. Lulu aurait eu 17 ans cette année. Recueillement. La mère et le fils, l’épouse et le frère. Puis, Mama Owens émit un léger soupir :
- Allez, allons y, Micky va nous attendre !!! Et elle passa son bras sous celui de son fils qui l’entraîna.
Effectivement, leur taxi attendait. Micky était en grande conversation sous le porche avec Jibé, resté le matin à dormir.
- Mais nan, mon frère, les blancs d’ici c’est des couillons. Méchants en plus ! Nous n’avons rien à attendre de ces gens là !
- Bon OK, mais pas tous, quand même. Regarde ce gars, Parker…
- Ouais, ben des Parker y en a pas tant que ça ! Tu as vu ces pauvres nuls hier soir ? La haine, je te dis. Ils sont bêtes !
Jibé n’eut pas le temps de placer ses Flamands et ses Wallons que Micky repartait de plus belle en se tapant sur les cuisses :
- Et en plus, la plupart, mais ils sont pauvres comme nous autres . Eux, c’est des cons, ils se trompent de cibles en nous cherchant des histoires parce qu’on a la peau noire. Les riches nous supportent pas parce qu’on ne marche plus pour bosser dans leur plantations pour des clous, et les pauvres, ben c’est de nous voir plus pauvres qu’eux qui les rend méchants après nous autres!
Micky n’avait pas dormi, mais il tenait la forme !
Les parents de Micky s’étaient accrochés eux aussi sur leur petit lopin de terre, durant la Grande Dépression. Guère plus  riches, guère plus pauvres, encore que la présence du père faisait la différence. Eux aussi vivaient seuls à présent. Les enfants étaient partis. Greta, la maman de Micky, avait mis les p’tits plats dans les grands, comme on dit. Journée exceptionnelle que ces retrouvailles avec les garçons. De plus, leur ami blanc suscitait la curiosité et du reste, les deux belles sœurs s’étaient toujours bien entendues. Mama Owens avait allumé son four de bonne heure ce matin là et avait fait cuire les pains de maïs ainsi que deux belles tartes aux pommes raisins. Greta avait tué une poule dont son mari surveillait attentivement la cuisson sur le vieux fourneau fêlé.
Ces moments de rencontres intergénérationnelles sont précieux : on est dans le plaisir de se retrouver, on recharge les batteries, on se voit, on se revoit encore, on parle, on échange les nouvelles, on nourrit sa place dans la vie.
Bien sûr, pour peu que les choses soient simples, ce qui n’est pas toujours le cas, je vous l’accorde !. Mais chez ces Owens là (tout comme chez Mama Owens), on ne donnait pas dans la prise de tête. Pas la peine de se donner la peine ! Pas de culture du regret, pas d’acrimonie à traîner au cul du passé. Rien à défendre vu qu’on ne possédait rien que ses bras. Là aussi on prenait les jours comme ils venaient. Micky avait hérité son caractère joyeux de sa mère, la ténacité à se battre de son père. Le cocktail fut parfait. Jibé ouvrait grands ses oreilles et ses yeux. Il répondit poliment, au début du repas, à toutes sortes de questions  sur son pays, la Belgique, sur l’Europe, Hitler … Ha bon il y a des Noirs aussi par là bas ? Ha, moins qu’ici ? Ha, mais ils sont libres d’aller où bon leur semble, vraiment ?…, puis très vite Greta et Micky firent dévier la conversation, et rires et cris fusèrent à la ronde, et Jibé ne fut pas le dernier à réjouir l’assemblée. Au point qu’un couple de voisins les rejoignirent, ainsi qu’une poignée de gosses surgit d'alentours !
Sur la fin de l’après midi, ce furent même les… Parker qui passèrent ! Incroyable ! Gréta n’en revenait pas et était très gênée d’avoir à accueillir ces voisins blancs dans leur modeste maison.



A ce propos, je parle de maisons, s’agissant des habitations des deux familles Owens. C’était en fait plutôt des baraques. Imaginez des constructions de planches qui ont déjà bien vécu, terrasse et porche sur la façade, une grande pièce pour la cuisine, les repas et la toilette en hiver, puis une, voire plus rarement deux chambres .



Le tout plutôt exigu, entre 30 et 50m2, selon, mais en général plus près de 30. Autour, des appentis accrochés au baraquement, pour les outils, le cheval, la vache s’il y en a. Oui, s'il yen a. Les volailles vont et viennent librement, dehors, et dedans. Enfin, le précieux puit dans la cour, quand il y en a un là aussi. Autour et plus loin, quelques arpents de mauvaise terre.



Les Parker étaient un peu plus à l’aise. L’automobile en était un signe. S’il y avait quand même quantité de petits fermiers blancs très pauvres, les conditions de vie des familles noires étaient dans l’ensemble beaucoup  plus dures.



On revint sur l’épisode de la veille, chez Gus.
- Méfies toi, mon gars Ils t’en veulent ! J’ai parlé avec le père. Il a sévèrement secoué les puces de son garçon. Mais tu sais, les jeunes sont excités ces temps ci.
Silence autour de la table...
- Et ta voiture, Patron ? demanda Micky.
- Parfait, Dieu soit loué. Tu as fait du bon travail mon gars.
Les regards se portèrent vers la Graham Paige au pare brise manquant…
- Je n’en trouverai pas par ici sur Laurel, commenta Micky. Puis il se tourna vers son cousin et lui souffla : Tu sais, pour le pare brise et le rétroviseur, le mieux ce serait d’aller à New Orleans !
Je ne vous dis pas les yeux ronds autour de la table !
Il partit d’un immense éclat de rire, fit un clin d’oeil en direction de Koko et Jibé : New Orleans, ça vous dirait, les gars, avant de retourner à la base ?

Les photos sont de Walker Evans. Une jolie galerie par là  :

https://www.qwant.com/?q=walker%20evans&t=images&o=0:5897e2f19ca540f6751ada838ba6eff5

Autrement je conseille la lecture de ce livre, paru il y a déjà longtemps, et qu'on doit pouvoir trouver chez Emmaüs pour 5€. La chronique du voyage que firent Agee et Evans dans le Sud blanc durant la Grande Dépression. Extraordinaire d’écriture et d’humanité :



Et aussi, ces jours ci sur France Culture, en direct ou en podcast :
Hard times, Histoires Orales de la Grande Dépression de Studs Terkel
Une série d’émissons sur la Gr. Dépression des années 30 aux USA, vues par Studs Terkel.


https://www.franceculture.fr/emissions/fictions-le-feuilleton/hard-times-histoires-orales-de-la-grande-depression-de-studs-4
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Re: Koko Owens Blues

Message par Phil cotton color le Sam 25 Fév 2017 - 12:03

T.Jiel a écrit:[justify]Merci pour vos encouragements, j'en avais besoin!!! Wink  Au départ je ne pensais pas du tout voyager seul sur ce coup là. Me retrouvant à gamberger en solo (c'est  sympa, mais ça prend un peu de temps), je me posais la question de savoir si ça valait le coup de continuer. J'aurais pu te tordre le coup du Koko vite fait dans un coin de rue mal éclairé.
Donc, let's go on, je connais la fin de l'histoire aujourd'hui. Ceci dit, la porte reste ouverte à tout moment s'il vous remonte quelque souvenir...
Je ne suis pas intervenu jusqu'ici et je pense en te lisant que j'aurais dû le faire. Effectivement le fait de continuer à écrire l'histoire sans retours des autres forumistes doit être un peu décourageant. Sache que, comme beaucoup d'autres, je la lis et l'apprécie beaucoup depuis le début. Twisted Evil

Je pense aussi que le concept de départ d'écrire cette histoire à plusieurs mains était une fausse bonne idée. Ce qui est possible dans le cadre d'enregistrements musicaux, comme le studio "Au pays du Blues" donnerait un résultat bien moins intéressant pour l'écriture. Non seulement tout le monde n'a pas les mêmes facilités ni le même style, mais également les mêmes idées d'évolution de l'histoire, et le tout donnerait forcément un récit bien bancal.

Je crois que tout le monde a eu un peu la même réflexion et t'a donc laissé seul sur le pont, un peu parce que tu es l'initiateur du projet, mais aussi parce que tu as vraiment le talent pour te débrouller tout seul, certainement bien plus que nous tous réunis ! Wink J'avoue que je suis admiratif devant ton texte, et je trouve même que ton style s'améliore au fil du récit. Tu sais vraiment "raconter" une histoire en tenant le lecteur en haleine, et c'est tout sauf évident.

Personnellement, j'adore écrire et je n'ai pas de difficultés à le faire (tout le monde s'en est déjà aperçu sur ce forum... Laughing ), mais, pour avoir essayé souvent, je suis incapable d'écrire un récit romancé avec "du souffle" et qui pourrait vraiment intéresser des lecteurs. C'est comme ça, tout le monde n'est pas doué pour ça !... Rolling Eyes Toi tu l'es, alors je crois vraiment qu'il est préférable que tu continues seul l'aventure de Koko avec ton style et tes idées de récit. Peut être même, quand le récit sera terminé, auras-tu intérêt à le reprendre de A à Z pour peut être l'équilibrer encore mieux (pas facile quand on écrit "au fil de l'eau") et en faire in fine un "vrai" roman. Franchement, et sans flagorneries, je pense que ça pourrait très bien le faire ! cheers
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Sam 25 Fév 2017 - 12:35

Merci Phil Wink . Bonne lecture de l'aventure, je trouve. Effectivement je stocke (depuis peu) chaque épisode dans un dossier, et si le souffle me tient, je remanierai et harmoniserai le tout. L'intérêt de ce feuilleton sur le forum, je trouve, et en dehors de tout talent d'écriture supposé, c'est l'ajout des documents, graphiques et sonores. Pour une formule papier qui pourrait circuler, se pose la question des droits sur les images, que je pourrait remplacer effectivement par des dessins. Pour la zique, 2 possibilités : joindre un cd (et à nouveau reviennent ces sacrés droits d'auteur, ou plus simplement recopier les liens qui renverraient le lecteur sur You Tube, ce qui serait innovant peut être, en tout cas intéressant.
En tout cas, quel boulot!!! C'est la première fois que je me risque dans ce genre de truc. Merci le forum, et content que l'histoire de Koko Owens vous plaise!
[/i] Very Happy


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Re: Koko Owens Blues

Message par Flovia le Sam 25 Fév 2017 - 13:09

Afin de préserver la continuité du texte de Tidji, tout en ayant la possibilité de poursuivre nos encouragements, il faudrait, à mon sens, procéder comme cela avait été fait pour le topic ''Les photographes et le blues'' (sujet créé par Gut bucket), c'est à dire mettre d'un côté la partie Récit en 'Note', et de l'autre, créer un autre 'Post-it' pour les commentaires s'y référant.

...Sinon, tout comme Phil et toi, Tidji, il me semble qu'il serait bon de revoir l'ensemble, une fois ton récit terminé. En particulier, le début de l'histoire ''Nous sommes en 1931'', un rien chaotique, compte tenu de nos diverses interventions scribouilleuses, d'où certaines petites incohérences. (Par exemple, Koko ne me paraît pas à même d'exercer le job d'aide mécano s'il est au départ mal voyant.)
Wink
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Re: Koko Owens Blues

Message par Phil cotton color le Sam 25 Fév 2017 - 16:46

T.Jiel a écrit:
Merci Phil Wink . Bonne lecture de l'aventure, je trouve. Effectivement je stocke (depuis peu) chaque épisode dans un dossier, et si le souffle me tient, je remanierai et harmoniserai le tout. L'intérêt de ce feuilleton sur le forum, je trouve, et en dehors de tout talent d'écriture supposé, c'est l'ajout des documents, graphiques et sonores. Pour une formule papier qui pourrait circuler, se pose la question des droits sur les images, que je pourrait remplacer effectivement par des dessins. Pour la zique, 2 possibilités : joindre un cd (et à nouveau reviennent ces sacrés droits d'auteur, ou plus simplement recopier les liens qui renverraient le lecteur sur You Tube, ce qui serait innovant peut être, en tout cas intéressant.
En tout cas, quel boulot!!! C'est la première fois que je me risque dans ce genre de truc. Merci le forum, et content que l'histoire de Koko Owens vous plaise!
[/i] Very Happy
En attendant la dijonction des sujets demandée par Flo, et que je trouve aussi souhaitable, je continue ici. Wink

Dans mon esprit, une publication de ton œuvre ne pourrait raisonnablement se faire qu'à partir d'une société d'édition ayant pignon sur rue. Autrement cela demanderait énormément de travail et aussi pas mal d'argent pour une diffusion forcément très réduite, et tu en serais certainement pour tes frais !  

Alors, sans parler des grandes maisons d'édition toujours difficiles à approcher sans contact direct, il en existe d'autres, certainement plus "ouvertes" à ce genre d'ouvrage, et qui peuvent garantir une publicité et une diffusion très convenables. Je pense que quand tu pourras présenter un document complet et remanié, avec pourquoi pas des illustrations graphiques, il y a un coup à jouer.

Après, la présence d'un CD serait un plus indéniable. directement accessible par le lecteur. Il y a bien sûr la question des droits, mais concernant les droits d'auteur pratiquement tout doit être dans le domaine public. Pour les droits d'édition c'est plus compliqué, mais cela ne me paraît pas à première vue un obstacle infranchissable. En évitant les rares bluesmen pré et post-war un peu bankables (Robert Johnson, Charley Patton, Muddy Waters, John Lee Hooker...), tu dois pouvoir constituer un CD d'artistes peu connus dont il se vend peu de disques chaque année en France, et même dans le monde. Dans ce cas, je ne vois pas trop le préjudice pour les maisons d'édition d'accorder les droits de diffusion d'un morceau de ces bluesmen pour un prix très raisonnable. Mieux même, on peut parfaitement argumenter que cela ne peut que les mettre en lumière et sans doute inciter quelques lecteurs à "aller voir plus loin" et acheter des CD consacrés à ces artistes.
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Sam 25 Fév 2017 - 19:57

Ouah, mais après ces mois un peu désertiques, la tête va me tourner Wink .
Je propose de laisser refroidir la marmite, les amis. Pourquoi s'emmerder à séparer les trucs? Vous êtes plusieurs à suivre cette histoire, ça me va. Certain avec attention, ça me va. Alors, un message de temps à autre au milieu des épisodes, pourquoi pas? Et puis y a la messagerie privée, aussi.
Phil, je note en passant tes suggestions. On va laisser mûrir... Je te propose un deal honnête : tu t'occupes de trouver l'éditeur, et quand KoKo Owens Blues, futur Goncourt, sera édité, 0.5% sur les recettes pour toi? Nan mais, je suis pas chien , alors, pareil pour Flo qui a été la première à encourager mes efforts.
And let's ze goudes times roll, pute borgne!
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Re: Koko Owens Blues

Message par Phil cotton color le Sam 25 Fév 2017 - 20:23

T.Jiel a écrit:Phil, je note en passant tes suggestions. On va laisser mûrir... Je te propose un deal honnête : tu t'occupes de trouver l'éditeur, et quand KoKo Owens Blues, futur Goncourt, sera édité, 0.5% sur les recettes pour toi? Nan mais, je suis pas chien , alors, pareil pour Flo qui a été la première à encourager mes efforts.
And let's ze goudes times roll, pute borgne![/i]



Je vois... Tu veux une avance... Zob ! Termine d'abord ton bouquin et après on verra...
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Re: Koko Owens Blues

Message par Old_Debris le Sam 25 Fév 2017 - 20:26

Je préfère nettement ce langage TJ ça te ressemble plus, c'est ce qui me manque un peu dans ton récit ainsi que le coté crade et poisseux.
Bon c'est très bien hein, documenté, fouillé. T'as une bonne plume, tes histoires pour allé voir Eldoro, pppfff jai adoré.
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Re: Koko Owens Blues

Message par Blind Willie Régis le Mar 28 Fév 2017 - 1:21

Je n'osais pas non plus interrompre le fil mais sache que je suis aussi avec assiduité toutes les aventures que tu narres avec talent et application!! Cool
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Sam 4 Mar 2017 - 7:45

Micky avait ramené Koko et sa mère dans la soirée. Quant à Jibé, il fut invité à rester chez eux par les parents de Micky. Faut dire que leur vieille vache traînait un peu la patte. Les trois amis avaient réellement décidé de quitter Laurel le vendredi matin suivant pour New Orleans. Sûr que circuler sans pare-brise, ça ne pouvait pas durer longtemps, sûr aussi qu’un pare-brise de Graham Paige ça ne se trouverait pas sous le sabot de la première vache venue, mais aussi, finir ce temps de liberté à New Orleans, vous le comprendrez, les réjouissait bien.

Lundi 21 septembre 1942 et jours suivants.
Koko donna la main à sa vieille. Y avait toujours des trucs à faire : boucher des fuites sur le toit, remettre la porte d’entrée d’équerre (elle ne fermait plus!), retaper le poulailler qui menaçait de s’écrouler, remmancher des outils, réparer et affûter sécateur et faucille, préparer la terre du p’tit potager pour l’hiver … D’autant que Mama Owens ne pouvait plus assurer ce genre de travaux seule depuis longtemps.
Le soir, après la soupe, Koko sortait sa guitare et s’installait sous le porche.



Sa mère s’approchait sans bruit avec quelque truc à rafistoler entre les doigts, et s’asseyait auprès. Elle écoutait de l’intérieur les mots improvisés, et se laissait pénétrer par la plainte derrière les mots.
Lucy.
- Tu es bien là bas ?
- Oui, M’man, tu sais ça se passe pas trop mal. Y a plein de nègres comme nous autres et les blancs sont corrects.
- Alors tu deviens un mécanicien (petite note de fierté dans la voix de la mère) ?
_ C’est le cousin qui m’apprend. Ca me déplaît pas. Ca vaut mieux qu’lécher les grolles des blancs pour que dalle, non ?
Long silence. Puis Koko s’était remis à jouer.
_ Tu sais mon gars, ta Lucy tu devrais l’oublier.
Silence.
- C’est elle qui a voulu partir.
Silence encore.
- Tu en trouveras bien une autre, un beau gars comme toi, mécanicien…
Koko leva les yeux. Il pleurait, sans bruit. Dans la pénombre, elle ne le voyait pas mais elle le savait.

Il avait connu Lucy Mae alors qu’ils étaient mômes. Elle vivait avec son jeune frère Sam et ses parents trois maisons plus loin. La mère s’était foutue dans le puits en 32, rongée par la fatigue et une santé mentale un peu fragile. Le père, c’était l’alcool qui l’avait eu cinq ans plus tard. Lucy était parti et Sam était resté seul. C’était un garçon facile, apprécié alentours par les propriétaires. C’était un bosseur et en plus il ne picolait pas.



Koko décida de lui rendre visite le mercredi soir.
Lorsqu’il arriva, il reconnut tout de suite. Jusqu’aux odeurs. C’était resté pareil, en mieux, peut être.
C’est là qu’il l’avait serrée pour la première fois dans ses bras, qu’ils s’étaient embrassés. Dans  la grange du père Mae...
Sam vint à lui, après avoir reposé quelque outil qu’il tenait.
- Hey Koko !
- Hey Sammy !
Oui, Sammy allait bien. Oui, il avait assez de boulot pour voir venir. Non il n’avait personne. Seul. Oui il avait revu sa sœur l’année d’avant, elle était passée avec son Blanc pour lui montrer l’endroit où elle était née. Il l’avait trouver changée. Fatiguée aussi. Ha bon, tu t’es laissé avoir par les Blancs ? Avec Micky ? Son Blanc aussi, à Lucy, devait partir, ça les embêtait bien, même...
Koko n’en appris pas plus. Mais ça remuait bien, au dedans.

Le jeudi après midi, comme convenu, Micky et Jibé débarquèrent.
- Hey cousin, tu vas pas le croire !!!
Qu’est ce qui s’était encore passé ? Parfois son cousin le fatiguait…
En fait, ils étaient partis la veille au matin sur Méridian pour les semences du père et de deux ou trois voisins; et sur le bord de la route soudain, ils tombent sur deux qui marchaient sac au dos.



- Tu vas pas le croire, je m’arrête, et tu sais quoi ?
Koko attendait, il ne savait pas quoi.
- Tu te souviens de cette espagnole à New York ? Celle avec son frère ?
Non, Koko ne se souvenait pas. Enfin oui, plutôt très bien même. C’était au Red Star, pendant les fêtes de Noël. La fille lui avait tapé dans l’oeil. C’était plutôt rare, chez Koko. Le souvenir était donc vif.
- Meuh si, hé, cousin, une fille bien foutue, elle était avec son frère, un gars qui s’appelait … heu…, Jipès, c’est ça !  Il la lâchait pas, j’avais bien vu... Ben figures toi que c’était elle !
Purée de moine ! Ce putain de pays est vaste, il y a des millions de gens qui circulent, et sur qui ils étaient tombés ? Cette Flovia ! Micky attendait l’effet de la nouvelle sur son cousin .
_ Nan ?
- Mais je te le dis !!
Jibé à côté acquiesçait avec un large sourire. La situation avait dû être drôle. Après, pour Micky, qu’est ce qui n’était pas drôle ? Il se foutait et riait de tout . Enfin presque, comme vous savez.
- Alors on s’arrête, mais qu’est ce que vous faites ici, etc...
Figurez vous que cette Flovia avait filé à l’anglaise avec un mexicain un soir où son frangin lui avait lâché la grappe pour je ne sais quel rencontre militante anarchiste où il s’était rendu seul. Direction le Sud. Ils s’était mariés en vitesse à Jackson, en étaient repartis à bord d’un camion dont le gars les avaient laissé à Méridian. Tout faux ! Pas trop la route de Bâton Rouge ! Y avait eu une embrouille avec le chauffeur.
Koko n’en revenait pas, faut l’avouer.
- Incroyable ! Et alors ?
- Ben on les a remis sur la route de Jackson !
Temps de silence, Koko réfléchissait.
- Figures toi qu’ils s’engueulaient comme c’est pas possible. Hi hi, c’est des tempéraments, ces mexicains (dans l’esprit de Micky, espagnols et mexicains, c’était tout pareil).
Ouais. Koko retrouvait l’ambiance ce soir là au Red Star, revoyait le visage de cette fille. Aujourd’hui il se confondait avec un autre.
Micky le dévisagea :
- Quoi ? Tu aurais vu qu’on les descende jusqu’à New Orleans ? Ha ha, bah nan, hein. Je te jure que ça chauffait entre eux deux.
Il partit d’un grand éclat de rire.
- La bagnole aurait été trop petite, mon frère !

Ils partirent vers les sept heures le lendemain matin. Ils avaient autour de 200 bornes à faire, et il fallait trouver une casse pour le pare-brise et le rétroviseur avant le soir. Coup de bol, le temps était au beau !
Mama Owens s’était levée la première et avait préparé de quoi, pour la route. En la serrant fort dans ses bras, va savoir, Koko eu le sentiment net de deux trucs : qu’il ne reverrait plus sa mère, et qu’il ne reviendrait plus jamais à Laurel, Mississipi.



Dernière édition par T.Jiel le Jeu 9 Mar 2017 - 21:55, édité 1 fois
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Jeu 9 Mar 2017 - 21:27

Le voyage se déroula sans encombres, si ce n’est que, et même si le temps se maintint au beau, ça caillait un peu dans la bagnole, d’autant que même en roulant tranquillement à 60-70 kms/heure, il fallait ouvrir grand les fenêtres, vu que l’air fouettait fort dans l’habitacle !! Mais au bout du compte ça l’a bien fait, cols relevés.
Vers 11h, ils approchaient de New Orleans lorsque Koko repéra un premier garage sur le bord de la route. Choux blanc, le gars n’avait pas ça. « Non, hou là là, j'ai pas ça les gars…, peut-être 18 kms plus loin sur la route, y a un autre garage…".
Dix huit kms plus tard, effectivement ils stoppèrent devant un second garage. Genre ceci :



Sauf qu’en grand sur la façade, c’était écrit : « O’Dee’s & Oldies Garage», ce qui fit marrer Micky. Visiblement, on aurait affaire à un artiste !
Ils commencèrent par se dégourdir un peu les pattes, puis pénétrèrent à l’intérieur. Des casiers partout le long des murs, remplis de machins de toutes sortes, des pièces de rechange principalement, classées et numérotées. Les trois amis firent le tour du bric à brac tranquillement, mains dans les poches. Quand soudain :
- Ouais, c’est pourquoi ?
Ils sursautèrent. Ils n’avaient pas vu le type, immobile, affalé dans un fauteuil derrière le comptoir, et qui les suivait des yeux certainement depuis leur arrivée. C’était un métis, pas franchement Blanc, pas franchement Noir. Peut être aussi un peu de sang indien. Rien de défini en fait.
Micky et lui s’expliquèrent, pendant que le gars les dévisageait à tour de rôle. Oui, il pensait bien avoir une bagnole dans c’genre dans l’parc. Finalement il appela un gamin qui entraîna Micky dans la cour, par derrière.



Koko et Jibé, en attendant, lorgnaient des affiches sur un mur.
- Vous venez de loin ?
- Un peu en dessous de Jackson, répondit Jibé.
Le gars fit une pause, parce que l’accent belge l’avait surpris.
- Et ensuite… ??
- New Orleans puis retour à Turskegee, Alabama, dimanche après midi, fit Koko en fixant en particulier un programme annonçant le passage de Big Joe Williams le lendemain soir dans un club des environs.
- Vous connaissez Big Joe?
- Ouais, j’l’ai rencontré deux fois par chez moi, répondit Koko.
Le visage d’O’Dee se fendit d’un sourire :
- Si ça vous intéresse, je peux vous l’présenter, j’le connais...
Il s’avéra qu’il le connaissait vraiment.Il avait eu l’occasion de le dépanner trois ans plus tôt, et depuis le musicien ne manquait jamais de s’arrêter lorsqu’il descendait sur New Orleans. Du coup, il se pouvait même qu’il passe là d’un moment à l’autre. Mais après, avec ce gars là, on ne pouvait jamais être sûr de rien. Un oiseau. Libre comme l’air !
- Il tourne en ce moment avec Sonny Boy ?
Bon, là, une petite parenthèse. Ne pas confondre: y a eut, dans ces années là, deux Sonny Boy Williamson harmonicistes. Celui là, c’est le premier. Le vrai! Même si l’autre était très bon lui aussi. Le second eut surtout l’avantage de vivre plus longtemps, vu que le premier se fera dézinguer pour quelques dollars à la sortie d’un club, après un concert en 48.

O’Dee se détendit. Il voyait bien qu’il avait affaire à une équipe un peu spéciale. Visiblement, l’odeur du Noir ne le gênait pas. Du coup, lorsque Micky revint du parc au bout d’une heure, il les retrouva en train de chanter des trucs de Big Joe en descendant un peu de maïs.
Pendant que le jeune garçon remontait le pare-brise sur la Graham Paige, Micky se joignit naturellement à eux. Jibé trouvait ça incroyable. Etrange pays où racisme, souffrance et pauvreté n’empêchaient pas les rencontres.
O’Dee raconta par le menu comment Big Joe avait atterri dans son garage un soir de novembre 31. C’est comme ça que le Blues avait mis la main sur lui. S’ensuivit une solide amitié. Depuis il ne ratait pas une soirée dès qu’il le pouvait. Ce Terry O’Dee était un gars étonnant. Baroudeur du piston mais pas que. Il avait fait trente six métiers avant d’ouvrir son garage et surtout ce négoce de pièces détachées d’occasion qui marchait vraiment bien. Y avait de la demande. Ce gars là était capable à la fois de te descendre délicatement un moteur en petits morceaux et aussi de te choper d’un coup une truite à la main dans une rivière !
- Ha bon, Tuskegee, les fameux Curtiss..., ha oui, hein, faut lui botter l’cul une bonne fois, à cet Hitler… Et bla et bla, au bout de la première bouteille de maïs, il sortit du pain et de la saucisse. Koko ramena le panier préparé par Mama Owens et on cassa la croûte sous le magnolia. L’ambiance se réchauffait, le maïs aidant. Koko alla chercher sa guitare. Maïs, saucisse et guitare, un bon cocktail pour faire connaissance.
Ce fut aux environs de la troisième bouteille, vers les deux heures de l’après midi, qu’un raffut en provenance de la route les fit sursauter.
Ils virent arriver une Tin Lizzie noire qui zigzaguait en lançant de grands coups d’avertisseur.



Marrante, non? Ca me rappelle les frasques du grand Buster Keaton...
Une Ford T ! Celle ci était de 1927, dernière année de fabrication chez Ford. Au volant, la face hilare, Mr Big Joe en personne ! A coté de lui, un passager la main bloquée sur la corne. De la vapeur sortait du radiateur (dont le bouchon avait disparu).
Big Joe avait l’air en pleine forme.
- Ouah, mais tu as décroché le gros lot, là, mon ami, lui lança O’Dee lorsque la voiture se fut arrêtée en toussant. Joe descendit le premier, souleva son chapeau, s'épongea le front et partit d’un énorme rire en tapant sur le capot :
- Ouais, mais c’est increvable, ça !
- Mmh, pas sûr! Et on dirait qu’elle a peu soif, là…
- Tiens, ben juste comme moi, hein, fit Joe en clignant de l’œil à son coéquipier.
Joe, de toute façon, était vraiment piètre conducteur au départ. Mais faut avouer que l’engin ne se conduisait pas facilement. Si je vous ai épargné les détails technique du John Deere d’O’hara, là, ça vaut le détour. Qu’on en juge : la transmission est contrôlée par trois pédales au sol, un levier monté à la gauche du siège conducteur et deux leviers au volant à gauche et à droite. L'accélérateur est un levier, à droite du volant. En enfonçant la pédale de gauche, on enclenche le premier rapport dit court. En la remontant, on passe en seconde, rapport dit long. En la ramenant en position centrale, la voiture est au point mort, ce qui peut aussi s'obtenir en tirant le levier de gauche. La voiture peut rouler à vitesse constante sans que le conducteur n'appuie sur aucune pédale, l'accélérateur étant commandé à main droite. Il n'y a pas d'embrayage, ce qui fait de la « T » l'ancêtre des véhicules à boîte automatique.
Attention s'il y a un levier à droite (le changement de vitesse), la pédale de gauche sera le neutre en l'enfonçant. La pédale centrale sert à partir en marche arrière et celle de droite contrôle un frein sur la transmission. En tirant le levier de gauche, on ramène d'abord la pédale de gauche au point mort, puis on freine sur les roues arrière.
  (Wikipédia).
J’ai beau relire les explications, moi même je n’y comprends rien ! Mais vous avez pigé, fallait avoir l’esprit particulièrement clair pour piloter la bestiole. Et visiblement ce jour là, ce n’était pas le cas de Joe !
Joseph Lee Williams, dit Big Joe Williams ou Poor Joe. J’ai une affection particulière pour cet homme là.



Musicien itinérant qui vivait à Crawford, et était bien connu dans tout le Mississipi. Il était assez costaud (comme son nom l’indique) et avait des paluches de docker. Joyeux vivant, il fit les quatre cent coups tout au long d’une vie bien remplie (dont plusieurs séjours au pénitencier d'Angola en Louisiane). Il jouait de droite et de gauche depuis les années 20, faisant bien souvent au début la manche dans les magasins, les bars ou les camps de travail. C’est à partir de 35 qu’il commença à enregistrer puis rapidement à se faire connaître, avec notamment le célèbre « Baby please don’t go » dont il est l’auteur. Excellent guitariste, il avait la particularité de jouer sur une guitare à neuf cordes qu’il bricolait lui même.



Son compagnon n’était autre que John Lee Curtis Williamson, connu sous le nom de Sonny Boy Williamson.
Originaire de Jackson, autant dire un pays pour Koko, qui l ‘avait déjà rencontré chez Gus. Bien sûr, ni l’un ni l’autre ne se souvenait de Koko, mais ils partageaient la même culture. Ca aide.



Du coup, vous l’avez deviné. Cet assemblage inattendu donna lieu à un moment rare. O’Dee, ravi par la situation, rapporta encore du gin, Joe et John Lee ayant vraiment soif !
Je reviens un peu sur ce Terry O’Dee. Il vivait avec une Black et leur fils (le gamin). Une belle femme mûre au large sourire. A un moment dans l’après midi, il lui demanda d’apporter « le pot », ce sur quoi Big Joe émis un gros soupir de satisfaction. Que je vous explique cette histoire de pot : le grand-père d’O’Dee  était français, de Franche Comté pour être précis. Bon. Il avait ramené de là bas une recette de fromage qu’il avait appris à l’époque à sa compagne Cherokke. De l’histoire ancienne, hein, ça remonte vers les 1892. C’était un fromage un peu spécial. Genre plus ou moins liquide et surtout particulièrement odorant : le qwam-kouaillott’, un nom comme ça. Puis la recette fut passée de génération en génération jusqu'à Terry O’Dee.
Du coup c’était ça qu’il y avait dans ce fichu pot.
Nos trois amis pigèrent qu’ils seraient invités à participer à un rituel particulier, en tant que membres d’honneur. Ils étaient donc en alerte.
Lorsque « le pot » arriva sur la table, rien de spécial. C’était un truc en terre assez ordinaire, genre pour conserver des machins salés ou autres. Mais quand le couvercle fut soulevé, ouah, tout un voyage !
Jibé de son côté ne fut qu’à moitié étonné. Les fromages français, il connaissait. Il savait qu’il y en avait d’un peu spéciaux. Mais je ne vous dis pas la tête de Koko et Micky. Et encore, sentir fut une chose, mais goûter une autre. Après, si le maïs aida sans doute à faire passer, le choc fut quand même rude.
En tout cas, pour Big Joe et John Lee ce ne fut pas un souci. Ils accueillirent l’arrivée du « pot » avec force commentaires et cris de plaisir. Ils étaient visiblement initiés !
De fil en aiguille, les heures passèrent. En fin d'après midi, vers la cinquième bouteille, O'Dee et Micky examinèrent la T.Ford et convinrent qu'un chemisage des pistons s'imposait. Ce diagnostic ne fut pas aisé à établir, vu l'état du corps médical, mais il s'avéra juste. L'intervention chirurgicale fut projetée pour le lendemain matin.
A la tombée de la nuit, un vent doux caressait les feuilles du magnolia au dessus du petit groupe… Big Joe avait pris sa guitare, Sonny Boy ses harmos. Koko slidait derrière au canif sur sa National. Micky riait avec la compagne d’O'Dee, tout en lui lorgnant les seins qu'elle avait plutôt avenant. Jibé, quant à lui et beaucoup plus sagement,  apprenait au fiston comment faire tout un tas de nœuds marins avec un bout de corde.
Pute borgne, pour Jibé Van Huitte, ce fut un sacré moment ! C’est marrant, parce que c’était justement le jour de son anniversaire. Pile-poil ! Ca ne pouvait tomber mieux.
Et tout le monde reprenait en choeur...

«Baby, please don't go
Baby, please don't go
Baby, please don't go
Down to New Orleans
You know I love you so»...

C’est ça, exactement. Pour vraiment rencontrer des gens qu’on ne connaît pas, il faut dire oui à l’inattendu. Du coup, ça ouvre un peu plus la tête!
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Jeu 16 Mar 2017 - 21:06

Il fit plutôt doux cette nuit là . Les trois amis dormirent comme des souches dans la paille de la grange des O’Dee.
Le lendemain aux aurores, sitôt le café avalé, Micky et Terry s’attaquèrent aux entrailles fatiguées de la Ford T qui connut une seconde vie vers midi. Puis l’équipage de la Graham Paige leva l’ancre. Rendez vous fut pris pour le soir au Jingle’s Club. C’est là que le concert devait se tenir.
Le pare-brise sur une bagnole, si c’est pas nécessaire, c’est quand même pratique. Ils arrivèrent donc en ville dans les meilleures conditions.



La Nouvelle Orleans en 1942 avait elle aussi subi de plein fouet les années de déprime. Ce lieu qui avait pété la vie de tous les côtés dans les années 20 s’était vidé de ses pointures, parties tenter une vie meilleure ailleurs, Chicago en particulier. La grande majorité des zicos était restée à vivoter. On parle toujours de New Orleans comme de la patrie du Jazz avec à la bouche les Louis Armstrong, Sydney Bechet et autres Cab Calloway, mais la vérité c’est que s’il est manifeste qu’une énorme créativité s’y était déployée pendant près de 40 ans en mixant des formes de musique de couleurs et d’origines différentes comme le Blues et le ragtime pour donner le jazz, le dixieland et le be-bop, le gros de la troupe des musiciens crevait tout simplement la dalle, même si un certain revival se faisait nettement sentir, qui profitait d’ailleurs à la nouvelle génération.


Allez, cette photo, spéciale dédicace à notre Boss Jungle!!

A ce propos, je placerais bien ici un p’tit commentaire à trois balles sur l’art, et le rôle des artistes. C’est quoi un artiste ? C’est une personne qui a comme des sortes d’antennes sur la tête, et du coup capte des trucs que les autres ne sentent pas. Par exemple on a tous fait cette expérience là quand on étaient gosses : y en a un qui s’écrie en levant le nez vers les nuages : « regardez là, on dirait une tête de bonhomme !». Tu lève le nez à ton tour, tu ne vois pas du premier coup, tu te fais préciser le truc et soudainement ça y est, tu la vois, la « tête de bonhomme ». Et quand tu l’observes et que tu suis sa lente transformation, il se passe un truc en toi. Un truc agréable qui t’ouvre et circule à l’intérieur. Et là, voyez vous, mine de rien on est dans l’essentiel. Car pouvoir se nourrir sous la surface des choses est essentiel ! On parle alors de don: « mais où est ce qu’il va chercher tout ça ? » . Bon, d’où ça vient on s’en fout, mais par contre si ce n’est pas cultivé, ça disparaît pour laisser la place à une vison des choses plus ou moins rigide, grise et stérile et surtout faussée, puisque la réalité n’est rien moins que changeante.
Il n’y a absolument aucun mérite à voir des choses que les autres ne voient pas. C’est plus fort que tout, de toute façon, faut qu’ça sorte ! Le poète tu lui coupes la langue, il écriras. Tu lui coupes les mains, tu verras les mots s’assembler dans le fond de ses yeux. Jusqu’à ce que tu l’ai définitivement tué.
Je vous passe les délires autour de « l’ art », genre les recettes, la spéculation, l’exploitation, les techniques . Là on est plus dans l’art. Rien à voir ! Apprendre qu’un richissime couillon aurait acheté une fortune l’un de ses tableaux pour l’enfermer dans un coffre fort aurait sans doute bien fait rigoler Vincent Van Gogh, s’il n’avait pas autant crevé la faim de son vivant.
Ca peut prêter à sourire, hein, mais alors expliquez moi pourquoi les systèmes autoritaires cherchent toujours à s’approprier cette énergie vitale, car c’en est une, en éradiquant violemment les courants qui ne vont pas dans leur sens ?
Et une société sans créateurs est un système mort.
Après, artiste n’a jamais été un métier, sauf pour les plus malins. L’art n’est qu’un langage, sa pratique relève de l’incontournable pour l’artiste, puis plus ou moins du partage. C’est pourquoi s’agissant du Blues par exemple et au hasard, on retrouvera dans les sixties nombre de compositeurs qui gagnaient leur vie autrement qu’en jouant, sans avoir cessé de créer avec force dans leur coin tout au long de leur vie.

J’en reviens à l’histoire. Donc, New Orleans. Une grosse ville colorée située dans le Delta du Mississipi, Louisiane. Un climat plutôt agréable et un beau mélange de cultures et de races, dont près de 6o % d’Afro-américains. Mais aussi des créoles, des descendants de français, mais aussi des allemands, des chinois, des latinos… C’était tout ça mélangé, la force de cet endroit !
Micky gara la Graham devant ce Gypsy Tea Room, pas loin du cimetière St Louis.



La salle était vide en ce début d’après midi, à l’exception d’un pianiste et d’un guitariste qui jouaient un truc récent de Lonnie Johnson.



Ils commandèrent trois bières et sortirent pain de maïs et saucisses préparés par Miss O’Dee.
Au bout d’un moment, les gars arrêtèrent de jouer et la conversation s’engagea. Le guitariste était Blanc. C’était la première fois que Koko voyait un Blanc jouer du Blues. C’était un jeune marin français en escale. Serge Quatrevent. Il se trouvait dans une situation pas banale car son bateau, un morutier dieppois, avait été surpris en 40 par l’invasion de la France en pleine campagne de pêche sur Terre Neuve. Le capitaine, un patriote, avait alors donné le choix à l’équipage : rentrer en France, ou ne pas rentrer. Le jeune dieppois préféra débarquer. Il n’eut aucune peine ensuite à retrouver un autre embarquement sur un chalutier basé à la Nouvelle Orléans. C’est là qu’il avait découvert le Blues. En fait, en France, il jouait et chantait déjà un peu, pour le plaisir. Des trucs de Trenet qui swinguaient bien, un peu de Django Reinhart aussi. Mais avec le Blues il avait fait une nouvelle découverte. Et cette ville était formidable. Il passait ses escales à courir les clubs et jouer de droite de gauche quand il en avait l'occasion.
- Ha oui le Jingle’s Club ? Il connaissait. C’est dans le Vieux Carré français, ça. D’ailleurs tient, justement, ce soir y aura Big Joe Williams et Sonny Boy Williamson qui y joueront. Ha bon,  vous les connaissez ? C’est pas vrai, vous avez passé la soirée avec eux hier ? Lui ne connaissait pas Big Joe mais avait très envie de l’entendre.
Au bout d’un moment, Jibé et Micky eurent envie de changer d’air. Hé, c’est qu’il y avait de jolies filles par ici !! Serge leur conseilla d’aller vers City Park, et de les y retrouver avec Koko en fin d’après midi sous le Chêne des Suicidés, un arbre vénérable célèbre pour le nombre de candidats au dernier voyage qu ‘il avait accueilli sous ses branches (une soixantaine en vingt ans, faut l’faire !).



Du coup, Koko resta avec Serge, celui ci s’étant proposé pour leur trouver une chambre pour la nuit.
- C’est quoi, ce truc qui sent fort, là, dans le pot ?
Koko lui explique.
_ Je peux ? fit le français en sortant un couteau de sa poche.
Un éclair amusé passa dans le regard de Koko :
- Pas de souci, sers toi. Le français ne connaissait pas ce machin qui puait comme une vieille chaussette, mais ne se laissa pas désarmer pour autant. Ca se tenait moins bien que du Calandos, mais c’était pas mauvais. Ces français  étaient vraiment surprenants !
Puis ils quittèrent le Gypsy Tea et Serge, sa guitare à l’épaule, entraîna Koko dans les ruelles du Vieux Carré. Ce quartier, adossé au Mississipi et construit au XVIIIème par les français, avait un charme bien particulier.





A un moment, Serge montra du pouce le Jingle’s Club à Koko.
Vous avez du bol, parce que j’en ai retrouvé une représentation d’époque :



Une grosse maison bien dans le style du quartier, juste face au fleuve. Elle appartenait à un descendant d’immigrés français. Paul Jingle. Ce Paul Jingle était un sacré malin. Je vous jure qu’il savait faire feu de tout bois avec son immeuble vétuste. Il stockait dans la cave une réserve de bourbon de maïs plutôt pas mauvais qu’il faisait distiller à la campagne, d’après une recette qu’il avait patiemment mise au point durant la prohibition. Il en avait continué la production parce qu’il y avait de la demande, comme on dit. Il l’avait appelé « Jingle », et y avait des p’tites clochettes dessinées sur l’étiquette. Et je vous jure qu’au bout de trois verres, les clochettes, vous les entendiez sonner ! Il faisait aussi bar, restau et concerts certains soirs dans la grande salle qui donnait sur la rue, salle de jeu derrière, et chambres avec Dames à l’étage. Célibataire endurci, il faisait pas mal de fric avec son rafiot, qu’il claquait aussi sec. C’était un sacré flambeur, connu dans tout l’quartier. Mais il avait une passion. Non, pas le jeu, pas l’alcool ni les femmes : le Blues ! Son bouge était grand ouvert aux amateurs de la musique du diable, si bien que tout ce qui jouait ou aimait écouter du Blues était royalement accueilli chez lui. Serge y jouait d’ailleurs régulièrement.
Ce dernier entraîna Koko à l’intérieur.
Hé, Sergio ! s’écria Paul Jingle en français en le voyant !
Hé, Jingle ! Lui répondit Serge.
C’était un p’tit bonhomme à l’oeil vif et qui parlait en agitant ses mains dans tous les sens.
- Dis, tu penses à m’amener de la morue séchée, j’en ai presque plus. Oui, Serge y pensait, d’ailleurs il lui en avait mis en douce quasiment une palanquée de côté.
- Tiens je te présente un copain, fit il en montrant Koko. Et il raconta l’histoire de la veille avec Big Joe. Là, les yeux du Paul s’éclairèrent. Il sortit trois verres qu’il remplit de « Jingle ». Ha mais justement je l’attends, il doit jouer ce soir chez moi. Vas y, mon gars, raconte !
Et Koko redébita l’histoire avec la Ford T. Ce qui visiblement amusa beaucoup Jingle Boss. Avec Big Joe, il se connaissaient depuis longtemps. C’était quasiment un ami.
- Dis, ils sont trois, tu n’aurais pas une chambre pour eux ce soir ?
- Han han, ça peut se faire… Mais faut pas songer à dormir de bonne heure. C’est agité, là haut, le soir…
L'affaire fut aussitôt conclue.
- Alors, à tout à l’heure !
- OK, les amis, à tout à l’heure. Hé, Sergio, penses à la morue, hein !, ajouta-t-il en français.
La fin de l’après midi se passa en promenade dans le Vieux Carré. Serge parla des Grands Bancs de Terre Neuve, des mois passées à bord,  mais aussi de la France,  de la Normandie. Koko de Laurel, Chicago et New York... Sur la fin de l’après midi, ils retrouvèrent Micky et Jean-Bernard à City Park. Micky s’était écroulé sur un banc, pendant que Jibé déambulait autour en prenant des photos. Cette histoire de Suicide Oak l’amusait bien.



Non, ils n’avaient pas rencontré de filles. Enfin si, mais trop sérieuses !!! Koko raconta le Jingle’s  et ses chambres à l’étage, ce qui sembla réjouir son cousin.
Ils furent au Club sur les dix neuf heures. Il y avait déjà du monde, et ils y retrouvèrent avec plaisir Terry O’Dee, sa compagne et leur fils, attablés devant une Budweiser et des Cola. Joe et John Lee quant à eux se restauraient en cuisine. La Ford T tournait quasiment comme une horloge. Ils étaient venus ensemble avec. Mais vu la façon dont Big Joe la traitait, elle ne tarderait sans doute pas à cracher ses poumons de nouveau !!  
Les garçons s’installèrent à une table juste à côté, Serge commanda des bières, de la morue avec du riz pimenté et des oignons frits. Et aussi une bouteille de « Jingle » pour faire passer la bière . Et peut être les oignons aussi.
La salle se remplissait et serait bientôt comble. Paul Jingle vint finalement saluer les uns et les autres avec force mouvements de mains puis alla vers la petite scène, claqua dans ses mains pour demander silence.
- Mesdames et Messieurs, Big Joe Williams et Sonny Boy Williamson !
S’ensuivit aussitôt un tonnerre d’applaudissements, comme on dit. Visiblement, les deux musiciens étaient attendus.
Et la fête commença. Vous avez d’la chance, car ce concert, le voici intégral. Je vous ai juste enlevé les applaudissements entre les morceaux...





La température dans la petite salle monta rapidement.  La fumée et l’odeur du tabac, celles des lampes à gaz, les odeurs d’alcool, de friture et de sueur prenaient les yeux et le nez. Ajoutez à ça les danseurs qui tournaient, le va et vient des deux serveuses, celui des trois filles qui bossaient ce soir là à l’étage et qui redescendaient régulièrement dans la salle, les cris, les rires, les interpellations d’une table à l’autre, et vous aurez une idée de l’ambiance au Jingle’s ce samedi là. Et surtout, Joe et John étaient en grande forme.
Pendant les pauses, ils passaient d’abord au bar puis rejoignaient la table de leurs amis. Quand ils y parvenaient, car ils  étaient toujours sollicités en chemin par l’une ou l’autre.
- Ouah, la Ford, impec, mon frère !, fit Joe en donnant une grande bourrade dans le dos de Micky. Et une bourrade de Big Joe, même amicale, tu la sentais passer !! Big Joe était non seulement en grande forme, mais même en très grande forme, je dirais. Faut dire qu’il avait attaqué  fort dès le milieu de la journée chez O’Dee qui  leur avait fait goûter d’autres spécialités de son cru plus alcoolisées que son « pot ».
Une soirée inoubliable. Vers les 11h minuit, un frémissement courut dans l’assemblée, et deux noms circulèrent. Koko se retourna vers l’entrée :
- Ouah, c’est pas vrai, Saunders ! Ils s’étreignirent longuement. Bon, là vous vous dites que j’en fais trop. Mais non. Y a des fois vous savez où les choses se conjuguent très bien toute seules. Sonny Terry et Brownie Mc Gee venaient d’arriver en ville pour quelques dates, et avaient entendu parler de cette soirée au Jingle’s. Alors ils débarquaient. C’est pas plus compliqué que ça.
La frénésie était à son comble vers les trois quatre heures du matin. A un moment même les deux Sonny firent un duo d’accordéons à bouche durant lequel ils rivalisèrent en grimaces et autres facéties. Et vas y qu’on s’échange les harmos tout en soufflant dedans, vas y que je joue sans les mains, sans les pieds, sur le dos, en dansant etc... Koko et Sergio furent invités sur la scène, et à la fin c’était un sacré bordel ! D’ailleurs, en parlant de bordel, Micky et Jibé étaient « montés » depuis un moment et ne redescendaient plus. Jingle Boss était aux anges, qui distribuait tournées sur tournées de ses Clochettes qui tintaient partout autour à qui mieux mieux. Un type généreux, au fond, ce Paul Jingle. Malin, mais généreux.
Au petit jour, la salle était presque vide. On prit le temps de s’asseoir autour d’un énorme pot … de café.
- « Ha oui, vous vous êtes engagés, toi et Micky ? », fit Saunders à Koko. « Tuskegee, Alabama ? »
Koko raconta leurs premiers mois à la base. Le mess pour les nègres comme eux, l’ambiance plutôt favorable.
- Mais pourquoi est ce qu’on ne viendrait pas y jouer ? fit Mc Gee. Le temps que l’idée fasse son chemin dans l’esprit embrumé de Koko, et « mais oui, c’est une bonne idée, ça, faut voir... ».
Sur le matin, Joe et John repartirent avec les O’Dee, Serge, Sonny et Brownie de leur côté. Quant à Micky et Jibé, ils n’avaient pas reparu.
Jingle Boss faisait la caisse lorsque Koko sortit pour marcher un peu le long du fleuve. Ca tournait, ça tanguait, ça tintinnabulait aussi un peu. Ca faisait les vagues. La mer, les Grand Bancs de Terre Neuve, la France, la Normandie... A New York, y avait un transatlantique coincé dans le port, qui portait ce nom, il croyait se souvenir de ça. Au bout d’un moment, il revint sur ses pas. En pénétrant dans la salle, Paul qui l’attendait pour fermer lui proposa un dernier verre… qu’il refusa. Clins d’oeil de connivence. Il monta l’escalier. Comme il s’apprêtait à entrer dans la chambre, il s’entendit appeler doucement dans le couloir. C’était la troisième femme. Ils avaient un peu parlé ensemble dans la soirée. Elle avait aimé l’entendre jouer. Un regard profond et joyeux. Elle l’avait attendu. Koko la suivit. Très vite, il se retrouva vraiment en pleine océan. Et les vagues furent de plus en plus hautes, ça tanguait, ça tournait toujours mais il se tenait fermement à son bastingage à elle. Et à un moment, la mer se retira d’un coup et tout explosa. Il plongea alors dans un profond sommeil, mélangé à la fille.
 

Les photos présentées sont d’époque et concernent La Nouvelle Orleans.
Par ailleurs vous trouverez une bonne page sur l’histoire du Jazz par ici :


https://fr.wikipedia.org/wiki/Jazz

Et si vous voulez en savoir plus sur le glorieux destin du Plus Grand Paquebot du Monde, c’est par ici :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Normandie_(paquebot)


Dernière édition par T.Jiel le Jeu 30 Mar 2017 - 9:38, édité 1 fois
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Ven 24 Mar 2017 - 19:51

Pour ce nouvel épisode, je vous mets cette superbe vidéo que certains reconnaîtront, j'imagine. Pourquoi? A cause de l'ambiance. Y a près de vingt ou trente ans d'écart avec l'époque de l'histoire de Koko, mais la fibre est très proche...



Dimanche 27 septembre.
Sur le matin, le réveil fut évidemment un peu rude. Le marchand de casquettes en fer était passé.
Vers 9h, le premier à émerger fut Jean-Bernard. Il s’habilla et descendit. Jingle était déjà sur le pont. C'est pas qu’il devait ouvrir, non, vu que le dimanche le club faisait relâche, mais il était comme ça, fallait qu’il s’agite. Et puis surtout il avait du monde, hein, ce matin là…
Après avoir bu un gros bol de thé avec Paul, Jibé sortit se balader le long du fleuve, muni de son Rollei.
Micky essaya bien d’ouvrir un œil, mais vu que sa casquette lui descendait jusque sur le nez, il préféra replonger.
Quant à Koko, il était réveillé depuis un moment. Ça cognait encore un peu, et il préféra rester couché. Μais surtout, la fille était toujours là avec lui.
Peggy.
Elle était du sud d’Atlanta. Sa famille vivait et bossait sur une plantation de coton. Le patron Blanc l’avait violée plusieurs fois alors qu’elle était encore gosse. Un salopard, ce mec, qui retardait d’un siècle. Même de plusieurs. Elle avait foutue le camp à seize ans pour atterrir à la fin chez Jingle. Elle y était bien. Paul Jingle était correct avec elle.
Je parlais d’un regard profond et joyeux. Mais en plus elle était superbe. Dedans comme dehors. Enfin, c’est comme ça que Koko la sentait. De la profondeur et de la joie, dedans et dehors. Elle devait avoir entre vingt cinq et trente ans. Une peau lisse, ébène satiné, de laquelle émanait un parfum genre corbeille de fruits mûrs mélangés. Des gestes lents un peu félins, une voix grave qui s’ouvrait comme un chemin de terre ensoleillé. Elle lui caressa longuement la nuque. Puis plus bas. Les reins de Koko, les hanches de Koko, les fesses de Koko, réveillant de plus en plus furieusement chaque partie de son corps. Lui redécouvrait le sien à elle. Son dos, coins et recoins, était un paysage de sable noir, doux sous ses doigts. Ses seins, ses fesses, son ventre. Sa chatte. Tout avait une odeur de fruit. Aussi le goût. Elle l’accueillit une fois encore alors que le soleil pénétrait à travers les rideaux tirés de la fenêtre. Extase puissante et ensoleillée, plus forte encore que durant la nuit.
Ils se rendormirent, s’éveillèrent puis s’unirent de nouveau.
Ça turbinait dans la tête de Koko entre deux moments embrumés. Dans sa carcasse aussi. Cette Peggy lui offrait un sacré cadeau, là. Un cadeau sacré, même. Avec sa vue basse, il avait appris depuis longtemps à décrypter les choses au delà de leur apparence. Le voyage qu’il fit avec elle ce matin là fut d’allers et retours à travers leur surface. Il n’avait pas connu de femme depuis Laurel et sa Lucy. Du reste c’est le seul corps autre qu’il n’avait jamais exploré. Ce jeu lui fit un bien fou, en fait. Un truc se passa en lui dont il prit conscience lentement les semaines suivantes. Comme une sorte d’apaisement intérieur.
Ils se levèrent, se séparèrent. Elle disparut dans la rue. Elle l’avait un peu gros. Ils ne se revirent plus jamais.
Mais jamais Koko ne l’oublia.

C’était la dernière journée  pour les trois garçons. Ils devaient rentrer à Turskegee avant minuit. Comme dans le conte.
Paul Jingle leur avait préparé une petite collation. Il leur offrit en plus la nuit, les consos, toutes les consos… Oui, vraiment, un type généreux.
La Graham quitta New Orleans vers midi et longea la côte jusqu'à Mobile. Puis elle remonta plein Nord en direction de Montgomery. Il y avait à peu près six cent bornes à faire en tout. Huit à dix heures de route selon la vitesse.
Micky força un peu sur la pédale d'accélérateur, et ce retour se serait bien passé s'il n'y avait pas eut cette galère un peu après Greenville. Micky s'était arrêté pour faire de l'essence. Jibé s'était éloigné de la voiture pour faire des photos. Koko et Micky, qui discutaient, ne virent pas arriver les deux types. Pouces passés dans le ceinturon et large sourire de contentement : la police locale.
Sortez du véhicule, s'il vous plaît, leur dit le plus vieux, pendant que l’autre faisait semblant d’examiner la Graham. Il bouscula Koko qui ne s'extirpait pas assez vite de son siège. Mains sur le toit. Fouille rapide.
C'est quoi vot' déguisement, là? Les singes ça n'porte pas d'uniforme…
Ouais, ils cherchaient visiblement des histoires. Ce fut rapide. En moins de deux, Koko et Micky se retrouvèrent menottés dans la bagnole des deux couillons, en route pour le petit poste de police de Fort Deposit, toute sirène hurlante.
Vérifications d'identité, permis de conduire et tout le bazar habituel. Le Shérif était persuadé qu'ils avaient piqué la bagnole, usurpé l'Air Force et pourquoi pas, peut être même qu'il y aurait je ne sais quel trafic de drogue dessous tout ça. De toute façon, rien à craindre de personne, maître après Dieu, il tenait deux nègres qui se la pétait, alors on allait bien s'amuser.
Heureusement, pendant ce temps Jibé n'était pas resté les mains dans les poches. Il s'était fait expliquer l'histoire par le pompiste de la station à essence, avait fini par trouver une bagnole pour Fort Deposit et débarqua au poste vers les cinq heures.
Micky, menotté sur une chaise, s'était déjà fait un peu tabassé. Il saignait du nez et de la bouche.
Ouais, c'est pour quoi? fit l'adjoint lorsqu'il eut poussé la porte.
Je viens prendre des nouvelles de mes deux amis…
Le flic lorgnait sur les insignes de Jibé.
Jean-Bernard Van Huitte. pilote de l'US Air Force, Turskegee, ajouta Jibé en sortant ses papiers.
Là il y eut comme une sorte de flottement. Je vais vous le faire court quand même, vu que tout ça s'est bien terminé au bout du compte. Jibé demanda aux deux flics de téléphoner à la Base, ligne directe du lieutenant Horatio Mc Dowell, qu'ils finirent par joindre. Les trois amis n'entendirent que la moitié de la conversation. Ca donna un peu ceci:
Shérif Ducon de Fort Deposit… enchanté mon lieutenant… j'ai deux nègres ici… Charlie et Michael Owens… oui … arrêtés sur la voie publique… voiture volée…uniformes de l'Air Force et bla et bla…
Silence.
Oui j'ai bien leur identité sous les yeux… oui, il y a aussi un européen blanc, un certain Van Huitte… ha bon… ha oui… une erreur… ha très bien mon lieutenant… les relâcher immédiatement…sans faute mon lieutenant… à leur véhicule tout de suite… entendu…avec toutes nos excuses…
Pfff. Le mec avait l'air vraiment con. Il raccrocha, regarda son copain l’oeil un peu égaré.    
-   Tu les relâches, ces merdes, et tu les ramènes à leur poubelle roulante si on ne veut pas d'emmerdes bientôt.
En passant la porte, Micky se tourna vers le chef, le fixa, lui fit un grand sourire puis cracha sur ses godasses. Le marrant, c'est que Jibé fit de même.
Bon. Ils finirent par arriver à la base vers les deux heures de la nuit. Le planton avait été informé. On les laissa entrer.
Ils s'écroulèrent bientôt dans leurs lits.
Ils devaient être à pied d'œuvre dès 7h le matin !
Et pour ceux qui ont aimé la première vidéo, une autre merveille :

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