Koko Owens Blues

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Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Dim 18 Sep 2016 - 11:59

Prêt(e) à prendre le train avec koko Owens ?

Quelques précisions : Koko Owens est originaire de Laurel (Mississipi). Il a 28 ans en 1937, il est noir, sans métier bien défini et affublé d'une mauvaise vue. Deux choses lui importent dans la vie : sa Lucy Mae, et la musique du diable (selon sa vieille mère), le Blues. Ou l'inverse, selon les périodes.
Vous êtes invités à écrire l'histoire de Koko Owens en agrémentant vos propos de musique et d'images si cela vous vient. Attention à être précis quant au contexte historique (lieux, morceaux, personnes...). Vos propos vous appartiennent, vous pouvez y revenir à tout moment, mais aussi puiser et vous appuyer sur ce que d'autres forumeurs auront proposé.


Les années 30, des années très dures dans tout le Sud. Dures surtout pour les petits. Les noirs comme les blancs d'ailleurs. Chez koko Owens, ça ne s'arrange pas. Sa petite soeur Lulu, qu'il aimait tant, est morte en janvier 32 des suites d'une sale bronchite. Pas d'argent pour le doc et c'est pas les prières de la mère qui pouvaient arranger les choses. Le père n'en peut plus et s'est laissé alpagué par le tord boyaux de Gus...
Koko a son cousin Micky qui s'est installé dans le Nord. Là il paraît qu'il y a du boulot. Ca embauche chez Ford Motor. Même les nègres. La vie serait même plus facile que dans ce putain de Sud.  
Koko Owens a donc décidé de rejoindre Micky, laissant derrière lui les siens, son pays, Laurel et la vie de crève la faim. Il espère pouvoir aider sa famille en leur envoyant chaque mois les quelques dollars qui changeront leur vie. Et puis il sait que Lucy Mae, sa chère Lucy, est aussi par là bas...
En mai 1932 il avait rejoint Jackson (Mississipi) à pieds, puis c'est Memphis, St Louis et enfin Chicago (Illinois) par le train. Classe 0, la moins chère.
Aujourd'hui on est en 1937. Après 2 ans à bosser avec Micky à la Ford Motor d'Hegewish au sud de Chicago, Koko s'est installé plus près de ce qui l'intéresse le plus dans la vie, après sa Lucy : le Blues. Et ça joue à fond en ville. Un Blues libre qui cogne et qui rend leur fierté aux blacks comme lui...

Alors, prêt (e) à prendre le train avec koko Owens ? Basketball
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Re: Koko Owens Blues

Message par Blind Willie Régis le Dim 18 Sep 2016 - 13:29

Il est certain que le Nord allait lui apporter de nouveaux horizons moins sombres et allait lui offrir une chance à laquelle il avait droit. Mais n'empêche que Koko, ça n'était pas le genre de type à oublier d'où il vient… Alors à chaque fois qu'il expédiait quelques dollars à sa famille mensuellement, il se rappelait … Il se rappelait en chantant Koko …

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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Lun 19 Sep 2016 - 20:43

Sûr que Koko y pensait, à son Sud, surtout au début. Et aussi aux siens restés là bas...
Mais bon sang, Chicago, c'était autre chose, et surtout ça bougeait bien! Lucy avait retrouvé Lizzy Douglas (Memphis Minnie) qui se taillait un joli succès ces années là, en duo avec son mari Joe Mc Coy. Koko parvenait  parfois à la voir certains samedi soir quand il montait à la Taverne Ruby Lee, où jouaient souvent Lizzy et Joe.



Micky l'avait fait entrer chez Ford comme il l'avait dit. Ford, ça avait du bon. C'était mieux payé que chez les p'tits fermiers blancs de chez lui et ainsi Koko pu envoyer régulièrement de l'argent à sa famille. En fait, Micky s'était drôlement dépucelé depuis 4 ans qu'il était monté dans l'Illinois. Il œuvrait pour la Cause, celle des travailleurs, ses frères nègres mais aussi pour tous les autres. Il s'était encarté à la IWW (industrial Workers of the World) et fréquentait en particulier les métallos qui bougeaient pas mal. Parce que, chez Ford c'était pas trop marrant et les gars se tenaient à carreau. Ils rentraient en vitesse chez eux le soir. Faut dire que la Grande dépression faisait toujours des ravages et ils étaient pas nombreux ceux qui prenaient le risque de se retrouver le lendemain matin dans les files d'attente réservées aux chômeurs...



Au début les choses se passèrent pas mal pour Koko. Micky l'avait invité chez lui en attendant. Son cousin vivait sur 20 m2 en sous sol avec Lilibelle, une jolie fille de St Louis, et ils avaient un gosse de 9 mois. Koko installait son matelas le soir dans un coin de leur cuisine. Mais rapidement, les discours enflammés de Micky et surtout ses disputes avec Lili le fatiguèrent. Il finit par poser son sac dans un foyer deux rues plus loin.
C'est là qu'un soir il fit la connaissance de James Arnold, venu y jouer avec sa guitare. Il commençait à se faire un nom en jouant, mais surtout il menait un petit business autour de l'alcool qui rapportait encore plus.  



La prohibition (qui devait prendre fin en 1933) faisait encore la fortune de quelques malins comme James. Et il avait justement besoin d'un chauffeur pour ses "livraisons" (Koko apprit plus tard que le précédent s'était fait buter par les cops (flics) trois jours avant en rentrant chez lui). Tenir un cheval, ça, Koko savait le faire!! Il accepta aussitôt. Il lâcha la Ford Motor Company et le foyer et se retrouva dans la Black Belt (bidonville noir) de Chicago, livreur d'alcool frauduleux pendant près de deux ans, pour le compte de Kokomo Arnold. Il pouvait aussi revoir sa Lucy un peu plus souvent.
Tout ça, c'était au début, quand il est arrivé.   
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Re: Koko Owens Blues

Message par Jungleland le Ven 23 Sep 2016 - 17:41

La vie est bien dure. Quelle triste journée hier, la police a tiré sur des manifestants grévistes et aujourd'hui ça fait les gros titres des journaux sous le nom du massacre de Chicago

Bien sûr nous les noirs on se tient éloigné de ces manifestations mais on en connaissait certains qui commençaient même à venir écouter nos artistes dans les bouges.

Et dire qu'il y a moins d'un an on commençait à entendre dans le sud ce titre de Robert Johnson. ça se voit bien qu'il n'avait pas mis les pieds à Chicago !


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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Dim 25 Sep 2016 - 19:31

Sûr que ça a sévèrement cogné hier 30 mai sur la prairie du moulin de Republic Steel. J'y étais! Les flics étaient déchaînés et avaient manifestement ordre de ne pas faire de quartier. Les métallos étaient pourtant venus en famille, en chemise blanche...



Résultat : 10 tués par balle (et non pas 4 comme le disent les journaux), 9 handicapés à vie, 28 traumatismes crâniens et des dizaines de blessés. Un carnage.



Micky y était, évidemment. Et il avait réussi à y entraîner son cousin. C'est pas que Koko était particulièrement politisé en 37, mais bon, il avait déjà suffisamment de conscience et d'expérience pour comprendre que sa dignité et ses droits de noir pauvre ne tomberaient jamais du ciel. Et en plus, il l'aimait bien, son cousin. Des noirs il n'y en avait d'ailleurs pas beaucoup dans le défilé, et les flics les avaient repérés depuis le début de la marche. Tu parles, des nègres qui revendiquent, et quoi encore?? Dès que ça a mal tourné, ce fut un tel bazar qu'on s'est perdu de vue rapidement. Cinq flics ont réussi à bloquer Micky et l'ont sévèrement tabassé. Dents cassées, fracture multiples... Pendant ce temps là, dès les premiers coups de feu, j'ai pris gentiment la tangente avec Koko et on s'est planqués derrière une palissade tant que ça cognait. A la fin, lorsque les flics ont commencé à ratisser la prairie, on a réussi à passer au travers des mailles du filet bleu avec quelques autres. C'est le lendemain qu'on a su pour Micky. On a eu la trouille de notre vie!
En rentrant, Koko chantonnait ce truc du Memphis Jug Band que Minnie connaissait de Memphis...



Koko, il ne laissait rien paraître, mais il en avait vraiment lourd, au fond.
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Re: Koko Owens Blues

Message par BAYOU le Lun 26 Sep 2016 - 10:09

Et puis un jour un copain de Micky raconta qu'on pouvait se faire du fric en rendant des "petits services"...Il avait rencontré un mec avec un super costard, des pompes blanches d'enfer qui travaillait pour des Italiens ou Siciliens un truc du genre,. Il était rentré en douce dans un club qui appartenait à un mec qu'il nommait Parrain Al sur Broadway....



Les mecs étaient réglos, ils respectaient les blacks du moment qu'ils étaient réglos.
La musique était différente mais pas mal quand même



Rien à voir avec le blues mais si on peut se faire du blé facilement pourquoi pas ?

Pour acheter un jour une Cadillac !


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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Lun 26 Sep 2016 - 13:17

Tu m'étonnes, tiens!!! Chicago à ce moment là c'était pas vraiment tranquille. Y avait pas besoin d'aller traîner sur la Prairie du Moulin de Republic Steel pour se faire amocher. Même si l'ambiance s'était détendue passablement depuis 33 avec la fin de la prohibition, ça trafiquait toujours sévère dans les arrières cuisines!!!
C'était qui ton rital, Bayou? Peut être je l'ai connu aussi... scratch


Dernière édition par T.Jiel le Jeu 29 Sep 2016 - 20:27, édité 1 fois
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Re: Koko Owens Blues

Message par BAYOU le Lun 26 Sep 2016 - 15:47

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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Lun 26 Sep 2016 - 19:25

Oups, cette vieille crapule d'Alphonso? Tu es sûr? Il est sorti d'Alcatraz?



Allez, que le diable l'emporte! Je bossais de temps en temps avec Kokomo Arnold pendant le prohibition. Des p'tits dépannages, hein. C'est comme ça que j'avais rencontré Koko.



Les ritals étaient vraiment durs et il valait mieux ne pas avoir affaire à eux. Je me souviens une fois, avec Koko on avait dû tout laisser sur place (24 caisses du meilleur bourbon et le pick up Chevrolet, je te dis pas la tronche d'Arnold!!) parce que les mecs de Capone nous attendaient sur le lieu du rancard... C'était ça ou la caisse en sapin. D'ailleurs à partir de ce moment là, on avait toujours un flingue sous le siège. Koko, lui, avec sa vue basse, il pouvait pas conduire, et en fait il s'était organisé toute une petite tournée avec une carriole et un  vieux canasson à 3 balles qu'il avait appelé Chicago Blues. Si! Comme ça il ne se faisait pas remarquer. Sacré Koko!
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Re: Koko Owens Blues

Message par Blind Willie Régis le Lun 26 Sep 2016 - 20:02

Pour sûr qu'il croupissait sur le Roc en 37 Al et que la syphilis n'allait pas tarder à lui attaquer le cerveau ! Jack "pouce graisseux" guzik savait déjà surement qu'il en sortirait aussi timbré qu'un paquet d'enveloppes !

Une fois en taule, c'est Paul Ricca qui était le vrai boss de terrain, Nitti n'était qu'un prête nom … C'est donc pour Ricca que Koko travaillait. Il en a arpenté des routes avec son canasson ! Et à cette époque, il y avait des chansons de ce style qu'il entonnait dans sa cariole le Koko !!

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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Sam 1 Oct 2016 - 14:00

Et Lucy?? Sa chère Lucy Mae?? De 32 à 35 elle a pas mal gravité autour de la bande de Lizzy (Memphis Minnie) et Joe Mc Coy. Une bonne amitié la liait à Lizzy.
Et puis elle bossait à l’Hawthorne Smoke Shop à Cicéro. Un casino tenu par les italiens, fréquenté par une partie de la jeunesse dorée blanche de Chicago, et qui continuait de tourner depuis la chute de Capone en 31. Casino, bar en bas, et... passes dans les étages! Et puis la fin de la prohibition avait permis de développer un marché encore plus juteux, celui de la Blanche qui y circulait notoirement.



Quelques blancs étaient attirés par les femmes noires, et Lucy à 24 ans était vraiment canon! Une superbe fille qui en faisait vibrer plus d'un. Embauchée au début comme femme de chambre à l'Hotel Anton d'à côté, elle fut remarquée pour sa voix et a rapidement rejoint les salles en bas de l'Hawthorne Smoke Shop. Elle y chantait en soirée. C'est comme ça qu'elle s'était mise à la coke.



Koko comme tous les noirs ne mettait évidemment jamais les pieds à l’Hawthorne. Il se désolait de voir sa Lucy errer dans cet univers dangereux et brutal. Combien de fois l'avait il retrouvée amochée et couverte de bleus au terme de nuits passées là bas enre les mains de cinglés? Dans ces moments là seulement il retrouvait sa Lucy de Laurel (Mississipi), avec qui il avait vécu le meilleur de sa vie. Elle se réfugiait alors quelque temps chez lui, il la réchauffait de toute sa tendresse, puis elle disparaissait de nouveau, trop travaillée par le manque une fois remise. Manque de cette saleté de coke, manque aussi de cette vie mouvementée à l'argent et aux coups faciles de ceux qui se jouaient d'elle.
Koko ne donnait pas dans ces dérives naufragées où beaucoup tombaient autour de lui. Même pendant sa période "business" avec Kokomo Arnold, juste avant la fin de la prohibition, il buvait rarement. Une fête de temps en temps, bien sûr, mais la vie pour lui était ailleurs,  pas dans la distillation du sang en alcool, voire de n'importe quoi d'autre qui faisait illusion. Quant à cette vacherie de cocaïne, n'en parlons pas. Il n'en était de toutes façons pas question pour lui ni autour de lui. Bien trop chère, pour commencer!
Même si on est tous "nés pour mourir" un jour, comme le chantait un gars encore plus mirault que lui...

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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Sam 8 Oct 2016 - 19:27

Oups! Ben dites donc, j'aurais pensé que de votre côté il vous serait remonté un tas de souvenirs aussi, autour de l'histoire de Koko Owens scratch
A lire ce qui a été écrit ici, on pourrait se laisser aller au ... Blues, mais au mauvais Blues. Celui qui fait descendre. Bon, je résume : Koko Owens, un pauv' nèg' du Mississipi, à moitié aveugle, qui part faire fortune à Chicago dans les années 30 à la poursuite de l'amour de sa vie, amour qui lui glisse entre les doigts naturellement puisqu'on est dans ... le Blues!
Meuh non! C'est pas comme ça que ça marche! Même si, je vous l'accorde, c'est pas une sinécure d'être né black et pauvre dans un état du Sud des années 1920. Vous oubliez la Vie. Et le Koko, il n'en manque pas.
Mais OK, on va pas tout mélanger, hein. De mon côté, je voudrais continuer avec Lucy. Lucy qui filait un mauvais coton (!), comme on a vu. Ce qui rongeait le Koko.
A l'époque, elle adorait écouter Miss Holiday...



En septembre 32, Lucy un soir va écouter une femme qui fait parler d'elle dans les milieux afro américains : Ella Jo Baker.



Ella Baker a pris la tête du YNCL, Ligue coopérative des Jeunes Noirs. C'est un mouvement initié par un journaliste noir (oui, il y en a), George Shuyler. Un gars qui se bat pour l'émancipation des gens comme Lucy et Koko. OK, ils viennent de l'Est (NYC), où les choses sont plus faciles...
Ce soir là, Lucy est secouée. A l'issue de la conférence, elle rencontre Ella et passe un long moment à échanger avec elle. Dans les jours qui suivent, elle ne se rendra pas à l'Hawthorne Smoke Shop. Elle n'y retournera d'ailleurs plus jamais. Lucy a pigé un truc : sa vie c'est autre chose que d'être un jouet entre les mains de connards qui ne la respectent pas. Sa vie c'est autre chose que l'ivresse de la coke...
Elle s'en ouvre rapidement à Koko, son fidèle Koko, qui lui prête une oreille attentive...
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Sam 15 Oct 2016 - 19:42

Ella Baker a besoin d'un(e) correspondant(e) sur Chicago pour le NYC. Lucy s'y colle! Ca la branche de suivre Ella. Y a une lumière qui scintille par là pour elle...



Koko de son côté sent bien le truc aussi. Tout, pourvu que sa Lucy soit heureuse, hein!! Après la fin de la prohibition, il continuait de bricoler aux côtés de Kokomo Arnold, qui s'en sortait pas mal avec sa guitare dans ces années là.



Le Blues ne le lâchait pas pour autant, bien sûr. Il était retourné une ou deux fois vers Laurel. Le père avait finalement pris son dernier train un soir de novembre 38 en revenant de chez Gus. On l'avait retrouvé au matin raide comme une planche sur le bord de la route, apparemment renversé par une voiture qui ne s'était même pas arrêtée. De toutes façons il était au bout du rouleau, le vieux, usé, bouffé de l'intérieur. Mama Owens, elle tenait toujours le coup. Petits boulots par ci par là. Deux filles et un gars mariés, le pasteur, les assemblées le dimanche au temple... Les mandats de Koko complétaient aussi les patates et le maïs du jardin.



Mais à chaque fois qu'il repartait de là bas, Koko savait que sa place n'était plus là. La vie était ailleurs. Au Nord, hein. Et puis sa Lucy.
Il l'avait tellement dans la peau, sa Lucy. Un fruit pour ses dents, du miel dans son lait, sa Lucy chérie. A 24 ans c'était une superbe fille. Ils ne vivent pas au même endroit, ils ne dorment pas dans les mêmes draps, mais ils sont ensemble. Tout comme Koko, Lucy  aussi recherchait autre chose. Le soleil, oui, la lumière aussi, tout sauf cette chienne de vie dans le Sud.
1940. koko a 30 ans, Lucy 27. C'est beau, hein, la jeunesse!! Après on se dit : "mais tout aurait pu être tellement plus simple..."
Mais rien n'est jamais simple pour ceux qui sont à la recherche de quelque chose, n'est ce pas? Et on recherche toujours quelque chose. Quelque chose qui n'est pas là, que l'on sent pas loin, hein, accessible, redevable, juste.
1940, il paraît que ça chauffe là bas au loin, en Europe. Koko, l'Europe, il s'en fout. Lucy aussi. Leur truc en 1940, c'est New York. Ella baker a du boulot là pour Lucy. Genre secrétariat petite main aide de camp... Lucy n'est pas la dernière des connes. Elle a une tête. C'est un truc pour elle. Et NY, un autre monde encore...



Lucy en parle avec Koko. Il répond "OK!". Koko, il suivra le mouvement.
New York? Yes, with Lucy!
Mais combien de temps faudra t il attendre encore? Combien de temps? Et pourquoi?

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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Dim 23 Oct 2016 - 16:54

New York City, 1941. Une ville folle.



Depuis le XIXème, l'arrivée massive de populations venue d'Europe a fait de New York une ville cosmopolite, riche de vie et de cultures. NYC, une porte large ouverte sur l'atlantique.



Pour Koko, au début, un grand trouble après Chicago.



Bien sûr, il avait rapidement retrouvé certaines marques comme les italiens et leur trafics, solidement installés là aussi. Les quartiers noirs, Bedford Stuyvesant et Harlem.
Mais aussi les irlandais sur Midtown ouest, russes, polonais, hongrois sur Upper East Side, les juifs qui arrivaient en masse d'Europe...Tous ces gens qui débarquent à Ellis Island, des fantômes dans les yeux et leur passé plié dans des valises. Mais surtout riches de ce qu'ils étaient.



En arrivant, Koko s'était installé à Harlem. Harlem, encore un ghetto. Ca puait la crasse et la misère comme dans le Black belt de Chicago. Et ça y respirait aussi la vie, grouillante et enfiévrée. Harlem, un coeur qui pulsait là aussi l'espérance de mieux.





NY, c'était aussi, au milieu de tout ce foisonnement, Greenwich Village. Là, les premiers mois, Koko allait s'y remplir les yeux et les oreilles de couleurs et de sons nouveaux dès qu'il en avait l'occasion. Greenwich, tu pouvais être black et t'y promener sans problème. Il prêtait attention à de nouvelles formes de cette musique qu'il connaissait.



Koko avait rapidement trouvé un boulot de plongeur dans un restaurant juif. Lucy de son côté alternait entre Ella Baker qu'elle accompagnait souvent dans ses déplacements dans le pays, et aussi des concerts dans des boites.
Au printemps 41, Micky venait de se faire plaquer par Lilibelle qui avait foutu le camp avec leur gosse. En plus, il commençait à avoir de sérieux problèmes avec les flics qui ne le lâchaient plus, là bas, à Chicago. Ses potes métallos qui l'avaient à la bonne lui avait sérieusement conseillé de se mettre au vert. Micky avait fait du bon boulot avec eux, il y avait d'ailleurs laissé quelques dents, hein! Comme il avait réussi à avoir sa licence de conduite chez Ford il avait débarqué ... dans un pick up remis en état par ses amis dans le genre de celui là...



Son arrivée à Harlem n'était pas passée inaperçue! Et la vie de koko s'en trouva bouleversée. Une bagnole, ça changeait pas mal les choses...
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Dim 13 Nov 2016 - 12:34

Ben dites donc, je vais finir par croire que je suis le seul ici à me souvenir de l'histoire de Koko Owens. Peut être ne l'avez vous pas connu durant sa période new yorkaise, finalement?...
Micky était un as du volant! Il y eu cette virée un peu folle vers les origines, en mai, jusqu'à Laurel. Ils s'y rendirent tous les deux, histoire de revoir la famille, hein. Après 3 vérifications d'identité un peu désagréables en traversant le Tennessee, ils décidèrent de faire profil bas en circulant principalement la nuit. Des nègres en bagnole, dans les états du Sud, ça ne passait pas trop!


A Laurel, ce fut la fête. Chez Mama Owens et aussi chez Gus le samedi. La vieille Mama se portait bien, les frangines de Koko veillaient sur elle. La situation d'ailleurs s'était améliorée pour les petits fermiers, blancs ou noirs.
A NYC, Micky et sa Ford rendaient multiples services. Il accompagna plusieurs fois Lucy et Ella Baker lors de leurs tournées de conférences dans les états voisins. Même au Canada. Koko continuait à faire la plonge dans les coulisses de son restau juif.
C'est durant l'été 41 qu'il s'acheta sa première guitare.


C'était une National de 1937 d'occase.
C'est aussi durant l'été 41 que Koko pris conscience que son histoire avec Lucy s'était vraiment terminée en 37 à Laurel. Elle chantait dans un club de Greenwich et y rencontra un pianiste blanc avec qui ça le faisait bien. Koko voyait bien qu'elle tirait le meilleur de cette rencontre. A Dieu va! Le gars était correct avec elle. En plus il était marrant et jouait comme un dieu! Malgré tout, le coup fut rude. Heureusement qu'il y avait la National. Koko, même s'il était intéressé par les nouvelles formes de zique qui bouillonnaient chaque nuit, restait fidèle à ses premières amours : le Blues. Rien de tel pour te remonter les bretelles!
Il avait fait la connaissance entre autres de Sonny Terry et Brownie Mc Ghee pour qui ça marchait bien. C'est avec Saunders (Sonny) que ça le faisait, surtout.


C'était un gars de Georgie encore plus mirault que lui. Il n'y voyait en fait rien du tout. Mais à l'harmonica, il était vraiment fort, et surtout, je ne sais pas, mais ça avait vraiment accroché entre eux. Koko passa des soirées (et des nuits) avec Saunders, parfois Brownie était là, souvent non. Ils avaient en commun d'avoir connu les champs de coton et de maïs, et surtout la vie dans le Sud. Saunders était vraiment marrant, il avait un humour qui décapait littéralement les coup de Blues de Koko. Je ne sais plus qui ici a dit que Koko était particulièrement myope. C'est pas le souvenir que j'en ai. OK, il n'avait pas une vue d'aigle, mais il faisait quand même la différence à 3 mètres entre une godasse et une bouteille de bourbon. Le plus drôle, c'est que Saunders aussi, lui qui n'y voyait absolument plus rien! Je ne sais si le fait de ne rien voir, ou pas grand chose, permet de voir "autre chose"...??? En plus, Saunders connaissait un tas de chansons et d'histoires. Koko se délia les doigts sur sa National dans cette période là.
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Re: Koko Owens Blues

Message par Flovia le Jeu 17 Nov 2016 - 20:03

T.Jiel a écrit:
Ben dites donc, je vais finir par croire que je suis le seul ici à me souvenir de l'histoire de Koko Owens.
Hélas, Tidji, toute mémoire a ses failles.... Par chance, tu pallies remarquablement nos lacunes!
L'orientation de ton récit est si précise, et d'un tel à-propos factuel, que l'on se garde bien d'en dérouter le fil par de futiles interventions.  
Jusqu'où cette vive éloquence va t-elle te mener Question C'est la surprise que nous réserve la lecture des prochains épisodes ... study

Wink
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Dim 4 Déc 2016 - 16:51

Merci à toi, Flo. Je n'étais pas revenu par ici depuis qques semaines. Le boulot me prend tout mon temps ces jours ci!
Mais bon, hein, c'est toujours plus drôle quand on fait les choses à plusieurs, et ma mémoire peut me faire défaut aussi. Ceci dit, les 665 clics sur cette page m'encouragent aussi à remuer tous ces vieux souvenirs...

Donc nous avions laissé Koko avec son chagrin d'amour durant l'été 41 à New York. Son chagrin d'amour, sa première guitare (une National de 1937 achetée d'occase) et surtout sa rencontre avec Sonny Terry, un joyeux drille du même pays que lui. Ca aide. Bien sûr, il ne nous reste rien des heures qu'ils passèrent ensemble à jouer, entre autres choses (!!). Et encore moins de ce que faisait Koko sur sa National. Mais ça ressemblait un peu à ca :



Je dis bien "ça ressemblait", mais le bougre avait réellement et rapidement fait des progrès et ne s'en sortait pas si mal. De toutes façons, Koko ne se prenait pas pour un artiste, hein. Il avait le Blues dans le sang, et jouer lui permettait de se laver la tête. Et puis, avec Sonny et son accordéon à bouche, c'était décidément de bons moments.
L'été se passa ainsi. Son boulot dans les cuisines d'un restau juif de Greenwich (tous les soirs sauf les dimanches), les nuits dans les clubs autour à s'emplir les oreilles de ce qu'il se jouait de meilleur durant cette période là à NYC, Sonny et son harmonica et ses histoires drôles bien sûr, sa guitare, et ... le cousin Micky.
Micky bricola de droite et de gauche au début, puis avait vite trouvé un job de mécano dans un garage sur Broadway. Durant ses années passées chez Ford, il avait acquis de sérieuses connaissances en mécanique, s'agissant de bagnoles et de camions. Un goût prononcé pour la graisse et la vitesse, et un talent certain pour la bidouille en avait fait une sorte de magicien du piston et du roulement à billes. Un truc qui cloche?, un machin qui couine?, pas de souci! : Micky mettait la main sur le problème avec assurance et efficacité, tant et si bien que son patron lui laissait de plus en plus le champ libre dans le garage, en particulier s'agissant des problèmes délicats. Ca ne courait pas les rues, les bons mécanos, fussent ils verts, jaunes ou...noirs! Et Micky était très bon. C'est ainsi qu'un soir son patron l'appela à la rescousse pour dépanner la Chevrolet KA Special DeLuxe d'un général qui revenait d'une soirée théâtre avec Madame.



Son patron ne s'en sortait pas, c'était un bon client, le général était pressé, il était attendu etc... Finalement il l'avait fait chercher chez lui et Micky avait rappliqué aussi sec. Micky, en dehors des moments où il s'embarquait dans ses discours militants sur la condition des travailleurs pauvres qui le tenaient toujours, avait ça dans le sang qu'il aimait rendre service. Et puis la mécanique, ben oui, il adorait! Ce soir là d'ailleurs, Koko était chez lui, c'était dimanche, relâche donc pour la plonge, et c'est ensemble (et légèrement allumés) qu'ils débarquèrent au garage. Il était 1h30 du matin, son patron se battait avec le carburateur et l'allumage de la Chevrolet depuis au moins 4h (le gars l'avait fait déposer par son chauffeur en urgence avant d'aller au théâtre) sans s'en sortir. Quand le général (blanc, bien sûr) vit débarquer Micky et Koko, il ne pu retenir un certain agacement. Il était pas franchement raciste, plutôt genre chrétien et ce genre de trucs, mais bon, il avait du mal à conjuguer black et efficacité, et il était décidément pressé. Koko, s'il était pour le moins plus que nul en mécanique (comme dans plein d'autres domaines d'ailleurs), ne manquait pas de sagacité. Il pris un grand plaisir à assister à la scène. Micky fit le grand jeu non sans y ajouter une note d'humour à sa façon qui décrispa d'emblée l'ambiance. Ha, ces blacks, de grand enfants, hein! Madame sourit, le général se détendit, et n'en cru finalement pas ses oreilles lorsqu'au bout de 20mn (!) il entendit le moteur ronronner gentiment sous le capot de sa Chevrolet...
Je me suis un peu étendu sur cette histoire car elle sera lourde de conséquences pour la suite comme vous verrez.
Toujours est il que ce soir là Koko et Micky finirent leur soirée comme ils l'avaient commencée, en oubliant très vite l'épisode.
Autant dire que la vie ne se passait pas trop mal pour Koko Owens. New York était une ville un peu grande mais où il faisait plutôt bon vivre, surtout pour un noir comme lui. les nouvelles autour ne lui faisaient ni chaud ni froid (contrairement à Micky qui lui se tenait au courant de l'actualité). Sûr que ça avait l'air de chauffer en Europe, mais l'Europe, c'était loin.  Le président Roosevelt était partagé. Ici les gens ne voulaient pas trop se mêler de tout ça. La première guerre mondiale avait suffi. On donnait en douce un coup de main appuyé (et coûteux en équipages et en navires!) aux cousins anglais qui en avaient bien besoin. D'un autre côté il y avait ce parti d'extrême droite qui défilait de temps à autre...



Rien de bien soucieux pour Koko.
Et puis, le 7 décembre 1941, le réveil fut rude.



Pearl Harbour? Koko n'en avait jamais entendu parler.
Et pourtant...

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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Dim 11 Déc 2016 - 18:45

Allez, on va laisser un peu l'Amérique se remettre de sa gueule de bois, pour faire un petit point.
En musique...



Je ne souhaite pas particulièrement remettre la charrue dans les vieux sillons mille fois repassés, mais la situation des américains noirs à cette époque mérite d'être rappelée.
On sait qu'il s'agit d'une population qui fut à l'origine arrachée d'Afrique par la force et "importée" dès le XVIIème siècle, afin de fournir une main d'oeuvre peu coûteuse aux colonisateurs français et anglais. Au milieu du XXème siècle, les nazis  parlaient des prisonniers de leurs sordides camps en terme de "stücks", c'est à dire des trucs, des machins. Chosification de l'humain.
Avec l'esclavage des noirs en Amérique du Nord, nous sommes dans le même ordre d'idée. Mise au pas d'une grande violence, mépris total de la vie. Les propriétaires ont droit de vie et de mort sur leurs esclaves, traités comme du bétail et selon sa valeur marchande que l'on peut renouveler à loisir. Ils travaillent du matin au soir toute l'année pour leurs maîtres, vivent dans de terribles conditions. Les mâles reproducteurs sont sélectionnés avec soin, les accouplements donnant des enfants qui bientôt travailleront à leur tour... Il s'agit d’ethnocide. On est en plein délire criminel sur fond de société ... chrétienne.
L'esclavage ne sera aboli qu'à l'issue de la guerre de sécession, en 1865. 92% des noirs vivent alors dans les états (esclavagistes) du Sud. Ce sont des êtres brisés qui ne connaissent rien d'autre que cette forme de vie et se retrouvent soudain livrés à eux mêmes.
S'il est facile de détruire un  être humain, il faut beaucoup de temps pour le construire. On comprends qu'aujourd'hui encore, c'est à dire 150 ans plus tard, les USA doivent toujours gérer les conséquences de ce drame terrible. Il faut dire que les autorités, au fil des décennies, n'ont en fait jamais fait grand chose pour réparer et payer la facture!
Les noirs américains sont restés au fil de ces 150 ans des sous citoyens et traités comme tels. Même s'ils vont quitter lentement les états du Sud pour tenter leur chance autour des grands centres urbains du Nord, ils sont toujours frappés les premiers, au fil des soubresauts économiques du pays : bas salaires, manque de boulot et chômage, crise du logement, discrimination. Dans les années de Koko Owens, ils forment autour de 10% de la population américaine. Or, les statistiques des condamnations sont sans appel : 25% pour prostitution concernent des noirs, 44% pour coups et blessures, 30% pour vols à main armée, 40% pour meurtre... La justice raciste est à deux vitesses. 50% des condamnations à mort concernent des noirs. Pour le même délit et selon les états, et selon que l'on est noir ou blanc, on écope d'un mois de prison ou de la détention à vie voire de la peine de mort. Le trop célèbre Ku Klux Klan, qui recrute aussi bien chez les notables que les p'tits blancs, pratiquera sa justice expéditive jusque dans les années 1920. Lynchés, brûlés, pendus après avoir été mutilés, calcinés à la lampe à souder...



Etre pris à jouer aux cartes dans un train texan, arrêté pour "vagabondage" ou pour ébriété sur la voie publique pouvaient vous valoir plusieurs mois de chaîne sur des chantiers d'intérêt publique, dans des conditions inhumaines. Maisons d'arrêt des Comtés, pénitenciers, fermes pénitentiaires..., autant d'endroits pour punir, casser chosifier encore et toujours. Leadbelly, comme beaucoup d'autres bluesmen, connut de tels lieux. Les derniers lynchages racistes remontent aux sixties. Les mouvements pour l'abolition de la ségrégation de la même époque témoignent de cet état de fait qui durait.
Les communautés noires se retrouvent dans des ghettos insalubres où règnent la violence et la misère. Sonny Boy Williamson fut assassiné (sans doute par un noir) pour quelques dollars...
L'Amérique est tout au long du XXème siècle un pays profondément raciste. L'est toujours aujourd'hui. Et la souffrance engendré par cette attitude aura perduré. Les émeutes de ces dernières années, suite à des meurtres de noirs par des policiers, nous le rappellent.
Je ne donnerai aucune leçon en la matière, petit français né pendant les "événements d'Algérie". Mon cher pays, patrie des Droits de l'Homme etc..., qui renoue aujourd'hui avec ses vieilles pulsions anti arabes, anti étrangers, anti autres... Les crouilles, les bicots de mon enfance valent certainement les niggers US. Raciste et victime sont autant à plaindre dans ces situations. Tous les deux sont perdants. Et nous tous en passant.
Et tout ça me tord le ventre, bien sûr.
Les noirs américains furent animés d'une énorme vitalité, d'une énorme créativité, non dénuée d'humour, et ce malgré la souffrance qu'ils connaissaient au jour le jour. Et le Blues en est l'une des plus belles expressions.
Et c'est pour ça que j'aime le Blues.
Et c'est pour ça que l'histoire de Koko Owens m'intéresse.

Un excellent petit livre sur la question que je recommande :


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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Dim 18 Déc 2016 - 19:40

7 décembre 1941, Pearl Harbour. Ils ne s'y attendaient pas, les américains. Restés plutôt neutres, très partagés quant à l'idée de mettre les mains dans le cambouis puant de ces guerres lointaines. Et puis ils croyaient être tranquilles côté Japon, vu les accords commerciaux qu'ils avaient passés avec ce pays...
L'indignation fut générale dans tout le pays qui se mobilisa aussitôt derrière Roosevelt. Les convictions pacifistes des uns, antisémites voire pro nazies des autres furent vite balayées.
La communauté noire ne fut pas en reste d'ailleurs pour prendre place dans les glorieuses boucheries vengeresses à venir. C'est que dans leur ensemble, ils se sentaient avant tout américains!
Je parlais de Sonny Boy (John Lee Curtis) Williamson. Attention, c'est le premier, parce que il y en a deux. Lui, c'est celui qui se fera poignarder en sortant d'un club en 1948 pour les quelques dollars qu'il avait gagné en y jouant. Allez un peu de zique pour se remonter le moral...



Koko, dans tout ça, je l'ai dis, pas politisé pour deux sous, genre plutôt lent à réagir. Autant Micky s'électrisa et se passionna du jour au lendemain pour ces histoires, autant Koko, bon, il avait quand même d'autres chats à fouetter.
Nan, en fait, c'est pas juste de parler comme ça. Koko avait adopté une jeune chatte (tout blanche de la tête à la queue!) qui s'était présentée à sa fenêtre un beau matin, maigre et affamée. Il ne la fouettait pas, hein. Koko était plutôt du genre doux et tranquille.
Mais bon. Difficile de ne pas avoir un avis sur tout ça. Tout le monde en parlait. Les gens en parlait partout, dans le bus, dans la rue, au boulot, même dans la cuisine du restau qui l'employait. Son patron (un certain Aaron Abecassis, avait fuit avec sa famille l'Allemagne des années 30) racontait des horreurs sur ce qui se passait en Europe...
Koko à ce moment ignorait à quel point ces histoires là le tirerait loin par le fond de ses culottes!
la vie continua un moment pour lui, comme si de rien n'était, même si plus tout à fait, c'est entendu.
Lucy passait un soir au club où elle chantait régulièrement accompagnée par son amour de pianiste blanc. Le même soir, en tête d'affiche, il y avait Josh White, que Koko avait déjà rencontré.



Ces blacks de la côte Est faisaient un Blues plus détendu, moins tragique je dirais, que celui qu'avait bien connu Koko dans le Sud. Koko prêtait même une oreille attentive à ces nouvelles harmonies, ces jeux de guitares différents... Bref, il était attablé avec Micky et Josh lorsque qu'un jeune blanc est venu s’asseoir près d'eux. Le gars ne manquait pas d'air mais il n'avait rien d'agressif en fait. Ca, c'était la magie de New York, ces années là. Les gens venaient de partout, se croisaient, se parlaient. Les présentations furent faites. Le gars s'appelait ... Issur Danielovitch. Micky regarda Koko et Josh et se prit soudain d'un fou rire en se tapant sur les cuisses. Les larmes aux yeux, il répétait "Issur, Issur..." et montrait ses dents (celles qu'il lui restaient). Ca l'amusait beaucoup, ce prénom. Le gars était né à New York, ses parents étaient des immigrés juifs biélorusses plutôt miséreux. Il voulait faire du cinéma... Sûr qu'avec un nom pareil, c'était mal barré!
Le bougre a fini par y parvenir, et avec brio d'ailleurs. d'Issur Danielovitch il ne reste rien. Kirk Douglas sonnera mieux.
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Sam 24 Déc 2016 - 15:33

Mercredi 24 décembre 1941. Harlem. Ca a été chaud ce soir chez Abecassis. La clientèle est remontée ces temps ci. Les gens sortent! Et les piles d'assiettes sales ont occupé Koko jusqu'à pas d'heure. Mais avec l'accord du patron, il a pu lâcher les éviers en fin de soirée pour aller rejoindre Micky au Red Star, un club black dans Harlem. Car ce soir est programmé le fameux Lead Belly (de son vrai nom Huddie William Leadbetter).



Koko avait fait sa connaissance durant l'automne, grâce à Sonny. Sonny et Brownie étaient en tournée au loin depuis octobre, et c'est avec Huddie que Koko passa quelques soirées, sa National en main. Huddie était un fameux musicien, originaire de Louisiane, doué d'une énergie sans fond. Mais attention, fallait pas le chercher, car il avait encore le poing facile, l'animal, malgré ses plus de 50 balais !! Il venait d'ailleurs encore de passer un an derrière les barreaux pour coups et blessures...
En fait il avait eu le bol de rencontrer les Lomax qui l'avaient sorti en 34 de la tombe (il avait pris 20 ans pour meurtre dans le Sud). Ils avaient fait de lui une sorte de célébrité et depuis Huddie vivait à New York. Un jour, il avait entraîné Koko à une petite sauterie en hommage au boulot des Lomax. Et ça avait été...filmé!!! Vous ne me croirez pas*, document rare, on y voit Koko (debout un verre à la main derrière "Irene", beau costard et petite moustache...) :



Sacré Huddie!! koko ne fut pas peu fier de montrer la séquence aux actualités cinématographiques à ses amis, vous pensez bien!!
Donc ce soir de veille de Noël, Huddie Ledbetter était sur scène au Red Star situé deux rues plus loin. Koko y fila sitôt le tablier replié. Micky l'attendait, attablé avec une jeune femme qu'il avait rencontré deux semaines plus tôt au garage, et Martha, la femme de Huddie.
Quelle fête c'était!! Huddie était venu avec des potes, que Koko ne connaissait pas: un certain Woodie Guthrie, et Pete Seeger. Micky avait déjà rencontré Pete à Chicago, ce dernier écumant le pays avec sa guitare et ses chansons pour soutenir toutes les luttes qui se présentaient, (et les occasions ne manquèrent pas, dans les années 30!). Ca faisait un trio détonnant, ce grand black taillé à la serpe et ses deux compères blancs qui n'avaient pas leurs langue dans leur poche. Ca donnait ce genre de son...



Jusqu'au petit matin, les amis! J'aurais aimé en être!!! Et au lever du jour, Micky entraîna toute la bande dans sa toute nouvelle bagnole, une Graham Paige de 1933...



Direction Long Beach, voir le lever du soleil!!!! C'est là sur la jetée qu'ils rencontrèrent un français, un certain Bayou, journaliste féru de Blues et de musiques nord américaines. Ce dernier, un peu perdu, n'en revenait pas d'être tombé sur cette joyeuse troupe!! Ce fut sans doute son plus beau Noël!! Il venait d'arriver par bateau deux jours avant, via l'Espagne puis la Colombie... Toute la troupe alla s'installer sur une terrasse abritée du vent un peu frais. La discussion vira aussi sec sur la situation en Europe. Pete n'était pas le dernier à tendre l'oreille. Figurez vous que c'est sur cette terrasse que Huddie écrivit "Mr Hitler". Les guitares furent sorties des étuis...


* ... et vous auriez bien raison. C'est un document sans doute antérieur aux années 1940, vu l'âge de Leadbelly.


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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Sam 31 Déc 2016 - 17:51

Temps de fête. La semaine suivante, Koko fut bien sûr de service le 31 décembre chez Abecassis. Les piles d'assiettes, les verres et les couverts, jusqu'à près de 2h du matin, en chantonnant avec Big Bill qui passait sur la radio de la cuisine (Aaron Abecassis était plutôt à la coule avec ses employés. Il avait installé un poste TSF dans la cuisine).



Sitôt le tablier raccroché, il fila aussi sec au Red Star, comme la semaine précédente. Leadbelly y tenait toujours l'affiche.
Il y retrouva Micky et sa nouvelle copine Amelia en grande conversation avec Pete (Seeger). Il aperçut aussi une table plus loin ce journaliste français rencontré à Long Beach. Celui-ci était en compagnie d'européens qu'il leur présenta. En particulier un certain Jipès, et une fille, Flovia, qui s'avéra être sa frangine. Oups, ces trois là se connaissaient en fait déjà, avec leur air de conspirateurs. Tout trois amateurs de Blues! Le couple était arrivé durant l'automne sur un bateau en provenance d'Angleterre. Ils étaient heureux comme tout de voir le fameux Leadbelly. Une jolie soirée. Les échanges tournèrent, les verres se vidèrent, Micky était au mieux de sa forme et amusait la compagnie de ses jeux de mots toujours à propos.
J'ai dis que Micky et Pete s'étaient déjà rencontré lors des grèves des métallos de Chicago en 37. Ils avaient donc un excellent sujet de conversation en commun! Il s’avéra que le journaliste français et ses amis ne mirent pas longtemps à se mettre sur le même diapason. Jipès et sa soeur étaient espagnols. Ils avaient fait ensemble la guerre d'Espagne, s'étaient réfugiés en France, puis en Angleterre lorsque le nouvel Etat Français commença à abattre ses cartes s'agissant de sa politique en direction des étrangers, et à faire la chasse aux rebelles. Le Jipès et sa frangine étaient plutôt dans le collimateur!
Pendant ce temps, Huddie Leadbetter chantait sur la petite scène...



Pearl Harbour et la déclaration de guerre du Japon (suivie aussitôt de celle de l'Allemagne), les américains ne s'en remettaient pas, hein. Bayou expliqua qu'en fait Roosevelt et ses conseillers s'y attendaient. Voire même la recherchaient, selon de mauvaises langues. L'expansionnisme nippon en Asie, en particulier en Chine, commençait à faire sacrément de l'ombre au commerce US. Cette guerre avait même été évoquée lors d'une réunion à la Maison Blanche qui s'était tenue en novembre (le français avait des sources!!). Et puis le blocus américain sur le fer et le pétrole à destination du Japon, mis en place durant l'été, devenait insupportable aux japonais. En fait la situation était déjà chaude, l'américain moyen n'en avait pas trop conscience. Mais bon. C'est toujours la même chose, si tu ne veux pas savoir, tu ne sais pas. On peut toujours se tenir au courant quand on cherche...
Koko suivait tout ça avec un réel intérêt, sans trop en rajouter, tout en observant la frangine de l'espagnol du coin de l'oeil. A un moment, celui-ci s'en rendit compte, et le regard noir qu'il adressa à Koko le fit vite revenir dans le débat!!! Oups, pas question de toucher à la frangine, même avec les yeux!!!
En fait, ils étaient tous d'accord autour de cette table. La guerre ne servirait la soupe qu'à une minorité, toujours la même. Le monde des affaires se frottait les mains. On entrait dans du lourd, là (de fait, les Etats-Unis firent des bénéfices colossaux durant la seconde guerre mondiale et après. Le truc avait d'ailleurs été brillamment testé lors de la guerre mondiale précédente). Et cette guerre ne changerait rien ici au sort des noirs, ni des p'tits fermiers et des ouvriers, ni de toute la masse énorme des petites gens.
Huddie Leadbetter vint les rejoindre et la conversation vira dans le léger. Le très léger même. Huddie était en grande forme. Il fit venir du (vrai) Champagne, et c'est ainsi que se termina pour Koko cette dernière nuit de 1941.
Il rentra se coucher au petit jour. Seul et un peu troublé. Tous ces récits du français et des deux espagnols. Ces horreurs... Bon sang, finalement, pas besoin d'avoir la peau noire pour en baver.


Pour ceux qui veulent creuser ces questions sur les rouages de la politique américaine depuis 400 ans et ses implications socio-économiques, je conseille cet excellent livre :



Dernière édition par T.Jiel le Ven 20 Jan 2017 - 19:03, édité 2 fois
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Sam 7 Jan 2017 - 18:54

1942, donc. Toujours du Blues...



Koko a un peu de mal à s'accrocher à ses marques. Son monde bascule sous ses pieds. Les gens sont fous.
Son patron, Aaron Abecassis, partage la fièvre de la communauté juive qui veut en découdre, et participe à tous les défilés de soutien au gouvernement. Son fils s'est engagé dès les premiers coups de trompette mobilisatrice. Lui même parle même très sérieusement de le suivre... donc de fermer le restaurant! "Tu comprends, explique t il à Koko, on ne peut pas laisser nos frères et nos familles se faire massacrer par ce cinglé de Hitler..." .




Lucy et son pianiste sont partis s'installer à Chicago. Adieu, Lucy. Pour finir, il a dû déménager. La syphilis faisant des ravages dans son quartier, il campe depuis avril dans le deux pièces de Micky.
Ca tombait bien, Micky venait de se faire larguer par son Amelia en mars. Ensuite il a un peu déprimé. En fait, un peu mais pas plus, c'était pas son genre, au cousin! En plus il s'est passé pour lui un truc incroyable peu après. Vous vous souvenez de ce général d'armée pour qui il avait dépanné la Chevrolet, figurez vous que le gars a une seconde fois fait appel à lui. Il sortait d'une réunion d'état major deux rues plus loin et avait débarqué au garage avec cette Pontiac, 3 h avant la fermeture.



Il était (bien sûr) très pressé, et ne voulait pas d'autre mécano que le "black qui l'avait si spectaculairement dépanné". On appelle Micky. Voilà, y avait une histoire de carburation ou de je ne sais quoi, la Pontiac était un peu poussive, le gars attendrait ce qu'il faudra de temps sous les étoiles de sa casquette, mais il veut repartir avec les 5 millions de chevaux prêts à hennir sous le capot! Micky s'y colle. Ca a duré de 17h à...3h du mat.
L'officier était toujours là. Avec l'autre. Parce qu'il y avait un second type avec lui. Un sergent, un peu plus branché mécanique que ce pauvre général, et qui ne perdit pas une miette de tout ce que fit Micky. Vers la fin, il discuta un peu avec lui, alla échanger avec l'autre qui attendait dans le bureau du patron, revint. En fait il était venu spécialement pour rencontrer ce "black qui avait si spectaculairement dépanné etc...", et surtout le voir travailler. Ce type là était affecté en Alabama, sur une base où se faisaient depuis 1940 des essais d'entraînement sur des bombardiers. Ils manquaient de mécaniciens. De bon mécaniciens... Quand il s'ouvrit de cela à Micky, celui ci partit aussitôt d'un grand éclat de rire à sa façon, en se tapant sur les cuisses! Mais il n'y connaissait rien en zincs, mec! L'autre le regarda droit dans les yeux et lui dit, sur un ton genre très sûr de lui :" OK, sans doute, mais je t'ai regardé bosser. Je crois en toi". Oups, va savoir pourquoi, Micky, ça te lui a pris les tripes, d'entendre ça. Un blanc qui lui disait qu'il croyait en lui... Je vous passe le couplet que l'autre lui fit sur ses devoirs de bon américain et bla et bla.  Et puis, tu ne vas pas le croire mais là bas, il y a plein de blacks comme toi. Y en a même qui...pilotent! Quoi? Qu'est ce que c'était que cette histoire? Le général intervint dans l'échange et confirma. Il s'agissait vraiment d'une unité de bombardiers afro américaine. Ca puait le coup monté, cette histoire, mais Micky n'écoutait déjà plus.
Tripoter les tripes de zincs, voler peut être... L'Alabama? Pourquoi pas!
Il demanda à réfléchir, bien sûr. Le gars lui laissa un numéro de téléphone et l'invita à le rappeler avant la fin de la semaine.
Il fila chez lui en chantonnant ce truc de Robert Petway...



...excité comme une puce. Il fit tant de boucan qu'il réveilla Koko. Il riait comme un damné : "Woah, cousin, tu vas pas le croire..."
Avec Micky, il fallait être prêt à tout!
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Sam 14 Jan 2017 - 8:38

Petite pause.
En musique, bien sûr!



Cette histoire d'unité d'aviation afro américaine est vraie. Mais tout d'abord un petit point :
en 1940, nous sommes près de 80 ans après la proclamation de l'abolition de l'esclavage. Or, il n'y a que 2 officiers de couleur dans l'armée américaine. Seulement 4 régiments noirs (2 d'infanterie et 2 de cavalerie) commandés par des blancs. Aucun noir n'était accepté dans la flotte et les fusiliers marins (sauf garçon de mess). La Croix rouge US pratiquait elle aussi la ségrégation en séparant les stocks de sangs des noirs ... de ceux des blancs!
Seule l'US Air Force accepta des noirs. En particulier au 332nd Fighter Group et au 477th Bombardment Group. Ils étaient installés à Tuskegee, en Alabama. Les pilotes noirs fut surnommés les Tuskegee Airmen. Ils se distinguèrent particulièrement au combat en Europe et en Méditérannée.



Pour les amateurs, plus d'infos par ici :

https://www.us-militaria.com/blog/decouvertes/tuskegee-airmen-332nd-fighter-477th-bombardment-group.html

L'officier scribouilleur le fixa de derrière son bureau : "Nom?"
- Owens
- Prénom?
- Michael
- Profession?
- Mécanicien.
- Tu signes ici...
Puis se tournant vers Koko : Nom?
- Owens
- Prénom?
- Charlie
- profession?
- ...
- Profession, mon gars?
- Heu, aide mécanicien.
- Tu signes ici...
- "Ok, les gars, bienvenue à Tuskegee." Puis, se tournant vers la fille qui les avaient introduit : "Emmène les chez le fourrier, qu'on commence par les saper!". Au moment où ils s'apprêtaient à sortir, il rappela Micky et lui dit avec un clin d'oeil : Hey, mec, ici y a pas de syndicats, hein, n'oublie jamais ça!
C'était le 19 avril 1942. Vous avez pigé, Micky s'est laissé faire. Cette histoire l'avait travaillé, pas longtemps, mais efficacement! Quant à savoir comment Koko avait embrayé derrière, oups, mystère!! Micky savait être très persuasif. Il avait rappelé le gars après l'épisode du garage, et lui avait expliqué qu'il était OK pour l'aventure, mais à la condition que son aide mécanicien, Charlie, soit du voyage. Sans en parler à Koko, bien entendu.
Faut dire qu'Abecassis avait fermé son restau entre deux. Ca a aidé!



Sûr que Koko n'était pas au mieux de sa forme, faut avouer. D'abord, New York commençait à lui peser. New York sans Lucy, évidemment. Mais aussi les clubs la nuit après son service, la fièvre de Harlem et du Village... Tous ces mois le nez toujours sur des murs, pas d'espace devant les yeux, pas de recul, à part l'océan, quand Micky l'emmenait en virée sur Long Beach dans sa Graham Paige.
Oui, l'océan, ça lui parlait bien, à Koko, lorsqu'il avait un peu le Blues aux fesses...
En attendant, l'Alabama, c'était pas ce qu'il y avait de mieux en terme de tranquillité. Je veux dire pour de "pôv' nèg's" comme eux. Certainement moins à la coule que NYC. Mais l'Alabama, c'était aussi quelques heures de bagnole seulement pour aller à Laurel, Mississipi. Ils se mirent d'accord là dessus : à la première occase, ils iraient revoir la famille!
Micky partit d'un grand éclat de rire : "Hey, cousin, qu'est ce que tu dirais d'atterrir dans le pré de Mama Owens dans un Mustang P51??". Et ils se tordirent comme des baleines à cette idée.
Mais avant, période de formation pour qu'ils aient l'air de vrais soldats américains, hein! Formation rapide, 3 mois, parce que le cambouis, l'huile et les boulons des zincs avaient grand besoin de soins.
Ils furent installés dans une chambre à trois lits, qu'ils partageaient avec un belge, un certain Jean Bernard Van Huitte. C'était un jeune vétérinaire qui voulait en découdre avec les nazis et avait mis sa licence de pilote chevronné au service de la cause. Ce n'est pas qu'on mélangeait pilotes et personnel au sol, mais la place manquait, et il faut le dire, c'était un peu le bazar. Bien leur en prit, car ce Jibé Van Huitte était un mec très drôle et plutôt facile à vivre, et le courant passa illico avec Micky. Et puis, avec un européen nouvellement immigré, les histoires de ségrégation n'étaient pas du tout de mise.
D'emblée, ces trois là s'entendirent très bien sur toute la ligne!
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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Dim 22 Jan 2017 - 17:25

Que dire de ces premiers mois à Tuskegee? Koko se laissait faire, sur fond un peu bluesie, à l'image de ce truc d'Arthur Crudup dont Micky avait acheté le disque...



En fait, ils avaient débarqué là les poches presque vides. Koko, sa National, quelques fringues et l'équivalent de 3 mois de salaire d'économies à laver les assiettes d'Abecassis. Pour Micky qui dépensait toujours au fur et à mesure que l'argent rentrait, en dehors de sa bagnole, son gramophone et ses disques, il avait tout distribué autour de lui avant de quitter leur logement. Mais Micky n'était jamais à cours d'idées. Il mit d'ailleurs rapidement en place un petit trafic de réparations de voitures particulières du côté du mess, ses talents en matière de mécanique auto ayant rapidement fait le tour de la base.
En tout cas, la page new-yorkaise était tournée pour eux deux.
Passée les trois mois de formation rapide (ils ne touchèrent quasiment pas un flingue et furent dispensés des manœuvres et autres exercices), ils avaient été directement affectés à l'atelier entretien des zincs. L'officier qui gérait l'endroit, un blanc du nom de Horatio Mc Dowell, fut au départ très sceptique quant aux qualités de ces deux nègres qu'on lui avait chaudement recommandés. Mais une fois de plus, la magie du savoir faire, de l'intuition et de la bonne humeur de Micky fit son effet. Et ce Mc Dowell avala le duo : le chef mécano et son "aide"!
Laissons un peu de côté Koko, qui dans cette période vécut dans l'ombre de son cousin. Mc Dowell poussa le duo (qu'il appelait Laurel et Hardy) avec 16 autres candidats, pour 3 nouveaux mois de formation. Sur Curtiss P-40 Warhawk pour commencer. Ce genre de bestiole là :



Il y en avait six, de ces zincs, entreposés dans un immense hangar école. La consigne, c'était pour commencer, d'en déposer le moteur, puis de le remonter. Trois stagiaires par avion. Le groupe était suivi par un mécanicien chevronné originaire de Géorgie. L'ambiance n'était pas mauvaise, tous étant captivés par l'effort d'attention requis.  Les moteurs furent déposés, puis remontés entièrement une première fois. Au bout du compte, aucun ne démarra!! Ce qui amusa bruyamment Micky. Le groupe fut délesté d'un tiers des candidats. Puis on remis ça, à deux par avions. Laurel et Hardy faisant équipe, bien entendu.
Ils avaient deux jours pour refaire la manœuvre et surtout faire tourner ce fichu moteur.
Le second soir, seuls trois moteurs démarrèrent (deux n'étaient pas encore totalement remontés!). Et le groupe passa de douze à huit gars.
Huit gars et quatre Curtiss.
Le moniteur leur dit : "Les gars, je veux voir ces foutus moteurs en bas à midi, en pièces détachées sur une bâche ce soir, et demain je veux voir ces foutus zincs rouler sur la piste!"
Une lueur alluma les prunelles de Micky, qui fit un clin d'œil à son cousin avec un large sourire. Koko était un peu moins confiant. En fait pas du tout. Il se voyait déjà relégué à faire la vaisselle dans les cuisines de la base. Ce qu'il savait bien faire, OK, mais qu'il avait assez fait à son goût!! En milieu d'après midi, le premier jour, leur moteur était en pièces détachées sur le sol, chaque élément passé consciencieusement au gasoil par Koko.  Le lendemain, vers 15 h, ils firent vrombir les 1150 canassons du moteur!
Il était doué, Micky. Je vous l'avais déjà dis  clown .
La semaine suivante, le deal, c'était que les quatre tas de ferraille quittent le sol. On donna aux équipes la semaine, sous le regard attentif de quatre moniteurs. C'est que là, on ne rigolait plus.
Le premier jour, Micky y alla gentiment, sans se presser. Koko aux petits soins, et je te passe la clé de 17, et je te passe l'écumoire de 12 et la pâte à resserrer les filetages. Le second soir, non seulement le moteur était de nouveau à tremper dans le gasoil en pièces détachées, mais aussi le train d'atterrissage que Micky, va savoir pourquoi, avait dans le nez! La carcasse du zinzin se balançait donc au bout d'élingues, comme un gros poisson sans pattes. Micky se paya même le luxe en passant d'une modif' sur la segmentation des pistons.
Le vendredi matin, le Curtiss de Micky et Koko fut poussé sur la piste. Jibé Van Huitte, leur compagnon de chambre, avait accepté de procéder à l'essai.
Ben oui, hein, vous vous demandez comment ça s'est terminé...
Ca lui fit drôle, à Koko, de voir l'avion quitter le sol. Micky jubilait. Derrière eux, le lieutenant Horatio Mc Dowell, les bras derrière le dos et un sourire aux lèvres, suivait le Curtiss qui virait au dessus de leurs têtes.
Je vous jure que le soir ce fut une sacrée fête à l'étage où ils logeaient.

Allez, pour les amateurs de Curtiss P-40 Warhawk, plein d'infos par là :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Curtiss_P-40_Warhawk

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Re: Koko Owens Blues

Message par T.Jiel le Sam 28 Jan 2017 - 16:43

A l'automne 42, Koko et Micky nageaient dans la graisse et les boulons du matin au soir. Et je pourrais dire du soir au matin pour Micky qui ne pouvait pas s'empêcher de retourner dans les ateliers en quittant la cantine, le soir. En fait, ce diable là s'était pris de passion pour la mécanique aéro. Au bout de 4 mois de formation il connaissait comme sa poche le Curtiss P-40 Warhawk.
Ce chasseur robuste était le fer de lance de l'aviation US. Il demandait un entretien simple et était d'un faible coût de revient. Avec son moteur de près de 1200 chevaux, il pouvait voler à plus de 500kms/h.
Micky était tellement à l'aise avec les Curtiss qu'il fut affecté avec son aide mécanicien à l'entretien et la réparation avant la fin de leur formation. Car il fallait à la fois et dans l'urgence former les nouveaux pilotes et parer à la casse inévitable.
Il fut aussi initié aux secrets du fameux B 45 Mitchell.



Un bombardier de 20m d'envergure, 15m de long, 2 moteurs de 1500 chevaux, il pouvait atteindre les 440 kms/h à 4000m d'altitude! Une puissance de feu phénoménale (sans parler des râteliers à bombes).
Hein, la créativité humaine n'a pas de limites, n'est ce pas?
Micky avait la mécanique dans le sang, je ne cesse de le dire. De plus, faut le souligner, l'ambiance sur la base était très bonne et il jouissait d'un respect certain auprès de la plupart de ceux qui y bossaient. Que demander de plus?
Koko quant à lui suivait discrètement derrière. Dire qu'il n'avait rien ressenti lors de leur premier vol serait mentir. Ce fut une expérience inoubliable, bien sûr. Mais toute cette fièvre, cet engouement, cette folie vengeresse autour de lui ne le faisaient pas vibrer. Faut dire que Micky, avec son passé de militant syndical, ne se laissait pas berner non plus par les chants des sirènes patriotes, mais bon. Lui trouvait largement son compte dans leur nouvelle situation. C'était un passionné, hein. Et surtout, il adorait la vie.
Koko, lui, était plutôt le genre éternel voyageur, finalement.



Jamais longtemps au bon endroit, jamais longtemps avec les bonnes personnes. Même s'il ne s'en sortait pas trop mal dans son rôle d'aide mécanicien (son cousin le protégeait bien, faut l'avouer, et ça aidait). Et puis Koko n'était pas bête, n'est ce pas... Il finissait par faire un mécano pas trop mauvais.
Mais le coeur n'y était pas, comme on dit...
Le soir, en général, il restait à la cantine (quartier des gens de couleur), et jouait dans son coin sur sa guitare pendant des heures. Pendant qu'autour, ça discutait, ça riait. Jeux de cartes, bière, cigarettes... Ou bien il partait marcher seul sur la base, entre les silhouettes des zincs qui reposaient là, les mains dans les poches. En fait, Koko s'enfermait un peu plus au fil des mois dans un mutisme qui finissait par inquiéter Micky.
Lucy.
Lucy Mae.
Que faisait elle ce soir? Chantait elle dans quelque club de Chicago accompagnée de son pianiste blanc? Comment allait elle? Peut être pensait elle aussi à lui?..
Et puis, malgré ses fabuleuses découvertes musicales new-yorkaises, son goût pour le Blues le ramenait toujours finalement vers le Mississipi.
Leur première permission leur fut accordée au bout de 5 mois, vers la mi septembre. Mc Dowell suivait son monde avec attention, et avait compris qu'un peu d'air ferait du bien à Koko, je suppose. 12 jours. Il fut décidé d'aller à Laurel dans la Graham Paige de Micky. Jean Bernard Van Huitte se joignit au projet.
Parce que, quand on a le moral en berne, rien de tel qu'une bonne fête!
Et quand on fait la fête, les amis ne sont jamais de trop!

Pour ceux que ça intéresse, des infos sur le bombardier B 25 Mitchell par ici :
https://fr.wikipedia.org/wiki/North_American_B-25_Mitchell
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